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I Publié le Dimanche 7 Septembre 2008 par Sami Naïr


Intervention de Sami Naïr, secrétaire national, Université d'été du MRC, Belfort, 7 septembre 2008.


Quelques réflexions sur la gauche
« Champs de ruines » : c’est le mot qui revient le plus souvent pour décrire l’état de la gauche française aujourd’hui. En tout cas fin du cycle historique structuré autour de l’opposition entre la voie communiste et la voie réformiste. Toutes les versions de la gauche radicale ont explosé ; toutes les versions de la gauche réformiste ont échoué à offrir une alternative au capitalisme.
Je ne rentrerai pas ici dans le détail de cette histoire.

Tout le monde a conscience que nous avons perdu un paradigme, celui des lendemains socialistes qui chantent, mais le débat peine à s’ouvrir pour savoir ce qu’il faut faire désormais.
La pente la plus facile est bien sûr celle qui mène à l’adaptation au monde injuste et dur, tel qu’il est, et beaucoup de dirigeants de gauche s’y laissent entraîner.

Je laisse ici de côté la question des formes d’organisation dans lesquelles la gauche pourrait un jour se retrouver pour ne souligner, sans les analyser dans le détail, que trois questions incontournables, qui sont en quelque sorte des prolégomènes à toute gauche future.
1) La question de la mondialisation
2) Celle de l’Etat nation et des forces sociales capables de s’opposer à cette mondialisation libérale
3) Celle de l’Europe

Sur ces questions, la gauche existante n’a pas élaboré de vision propre; en revanche, la droite a apporté des réponses auxquelles, honteusement ou fièrement, adhèrent certaines mouvances de la gauche libérale.


1. Sur la mondialisation libérale

La droite dit qu’il n’y a pas d’alternative ; la preuve de son affirmation serait presque symboliquement apportée par le fait que les principaux organes de gestion de la mondialisation libérale sont aujourd’hui entre les mains de personnalités de gauche : DSK au FMI, Pascal Lamy à l’OMC !

La thèse des partisans de la globalisation libérale est connue : selon eux, si la globalisation ne donne pas tous ses effets bénéfiques, c’est parce qu’elle n’est pas allée assez loin dans la privatisation du lien social : ce sont donc les couches sociales « protégées » qui doivent payer encore et plus.

Que dit la gauche ?

Je note d’abord que dans la Déclaration de principes adoptée récemment par nos camarades socialistes, il n’y a aucune analyse de cette mondialisation, rien sur la réalité géopolitique impériale et le magistère américain, rien sur le contenu et la forme politique de l’Europe, rien sur l’avenir de l’Etat-nation. Or ce ne sont pas des questions abstraites, car la mondialisation libérale n’est pas un processus historique désincarné.

La globalisation libérale, c’est une évidence, a été dirigée par les Etats-Unis, en s’appuyant sur les multinationales et en utilisant les principales institutions financières internationales. Elle a changé profondément la nature même du capitalisme, devenu essentiellement financier et spéculatif. Et elle est aujourd’hui en crise.

Une crise qui est d’abord celle de l’empire américain, et qui provoque la récession dans les pays riches. Le magistère américain sur l’économie mondiale est ancien.
Il y a en réalité, depuis plusieurs décennies, une véritable stratégie d’exportation de l’inflation américaine, qui est financée par l’épargne mondiale.
Le déficit budgétaire américain est abyssal, il n’y a pas d’exemple comparable dans le monde. En 2009, il atteindra les 482 milliards de $ (autour de 306 milliards d’euros) en plus des 141,8 milliards de $ pour financer les guerres d’Irak et d’Afghanistan.

Je rappelle que le budget militaire des Etats-Unis pour 2008 a été de 645,6 milliards de $ dont 503,8 milliards seulement pour le financement des activités du Pentagone et des programmes d’armement nucléaire.
Or la quasi totalité de ces dépenses est financée par l’épargne mondiale, surtout par l’achat de Bons du Trésor américains par les Chinois, les pays du Golfe Persique, le Japon et certains fonds européens.

Face à cette globalisation libérale, dans sa version agressive comme dans la crise aujourd’hui, la gauche a été incapable de produire un véritable discours alternatif. Et quand il existe, son discours est essentiellement défensif.


On entend souvent à gauche qu’il faut donner un « contenu social » à cette mondialisation. Seulement voilà : par exemple, pour imposer des règles contre la privatisation généralisée des services sociaux au niveau de l’OMC, encore faut-il être capable d’imposer ces règles au niveau de l’Europe et de les faire respecter au niveau de la nation !

L’O.M.C. voulait, dés 2002, un Accord Général sur le Commerce et les Services (AGCS) dont la finalité était de privatiser tous les services publics. Le Commissaire européen d’alors, Pascal Lamy, en avait défendu le principe au niveau européen. Les transports, la santé et la Poste étaient dans le collimateur. Aujourd’hui, la privatisation de la Poste entre en vigueur ! Et bientôt ce sera le tour des transports ferroviaires !

Mais que fait la gauche ? Elle se limite de fait à une politique incantatoire, elle dénonce, mais elle ne prévient pas à la source.

Or, il n’y aura pas de sortie de crise pour la gauche si elle ne propose rien pour combattre cette mondialisation libérale. Et la stratégie alternative doit se déployer sur plusieurs fronts :
1) Des règles encadrant la concurrence à l’OMC, et notamment le principe de clause sociale dans le libre-échangisme concurrentiel. Ce serait une véritable révolution théorique.
2) Un contrôle systématique de la circulation des capitaux
3) Mais aussi : repenser l’architecture monétaire internationale et tout particulièrement le rôle du dollar.
L’euro, nous avait-on annoncé pour le justifier, devait concurrencer le dollar. Il est aujourd’hui sévèrement châtié par le dollar.
Pourquoi un euro fort ? Notamment parce qu’il profite le plus aux pays dont le commerce extérieur est intrazone européenne, soit l’Allemagne (4/5ème de ses exportations). On comprend pourquoi il ne faut pas toucher à la banque centrale.
4) - Déclarer, dans l’OMC, des zones de souveraineté nationale non marchandes : éducation, santé, et de façon plus large, services sociaux.
- Taxer les délocalisations
- Revoir les rôles du FMI et de la Banque Mondiale, etc.

Il y a, de part le monde, — en Europe, Amérique Latine, USA, Afrique, Inde, des milliers de proposition, d’idées qui circulent pour lutter contre le libéralisme.
La gauche doit analyser ce grand laboratoire mondial, et en tirer des enseignements, des stratégies, des politiques.

Sur quelles forces s’appuyer ? Normalement, trois forces principales :
1) L’alliance des couches moyennes appauvries par cette mondialisation et des classes populaires
2) L’Etat-nation, qui n’est pas dépassé. (Le budget de l’UE n’est même pas de 1 % du PIB européen)
3) Une réorientation stratégique de l’Europe.

Dans ces trois espaces, il faut mettre la bataille contre le libéralisme mondialisé aux commandes. Il faut délégitimer les élites financières qui dirigent l’Union européenne ; montrer qu’elles n’ont plus rien à voir avec l’intérêt général ; qu’elles ne sont autonomisées et qu’elles sont devenues des vecteurs du pouvoir de l’argent contre l’intérêt général des citoyens de l’Europe.

Il faut reconstruire les solidarités sociales en élaborant un projet commun entre classes moyennes, ouvriers, salariés et exclus – autrement dit, construire un sujet politique qui puisse s’opposer au bloc hégémonique des élites financières unies.

L’Etat-nation est le vecteur stratégique principal dans cette lutte. Il faut d’abord le reconquérir, ce qui n’est pas simple ; il faut ensuite le rendre capable d’agir au plan européen et au plan mondial. C’est possible.

Un exemple : le rapport, en Europe, à la Banque Centrale Européenne. Aujourd’hui la France, l’Italie, l’Espagne demandent une révision de la politique de l’euro fort. Mais l’Allemagne n’en veut pas. Et les règles existantes favorisent la banque centrale. On est paralysé ? Oui, parce que l’on a accepté des règles paralysantes (le plan de stabilité – Maastricht). Une des premières actions serait de demander la transformation des critères de convergence de Maastricht, la remise en cause du pacte de stabilité, la nationalisation (la vraie) des secteurs de souveraineté, parmi lesquels il faut mettre les services publics.

Mais on voit bien que cela signifie un accord sur la signification de l’Etat-nation aujourd’hui. Or, la Gauche (sous toutes ses versions), n’a pas de pensée originale sur l’Etat-Nation.


2. Sur l’Etat-nation

Sur l’Etat : soit la gauche l’a combattu parce qu’elle le concevait comme l’instrument de la dictature du capital) — version instrumentale ; soit elle s’y est soumise (socialisme réformiste), c’est la version sociale-démocrate et aujourd’hui libérale.

Or, c’est un paradoxe réel : la seule forme d’Etat social qu’on ait connue, c’est celle du Welfare State, qui était en réalité nécessaire au développement du capitalisme après guerre. L’Etat le plus social, en France, c’est celui préconisé par le Conseil National de la Résistance (CNR). De Gaulle !
Et dont le capitalisme s’est débarrassé dès qu’il n’en a plus eu besoin. Mais la gauche n’a ni inventé un Etat social spécifique, ni fait la critique constructive du Welfare State. Il est venu, il est parti. Point ! D’où la victoire idéologique du libéralisme.

Mais aujourd’hui, pire encore, la gauche a intériorisé la délégitimation libérale de l’Etat. Elle refuse de revenir à l’« étatisme ». Et c’est la droite mondiale qui parle d’étatisation nécessaire (c’est-à-dire, pour celle-ci, de la socialisation des pertes). Pourquoi cette dérive ? Il y a beaucoup de raisons. Mais une me paraît évidente. La gauche accepte le cosmopolitisme du marché et assimile l’interventionnisme étatique à un nationalisme d’Etat. Elle se méfie de la nation-Etat.

Cette conception a été théorisée d’ailleurs par Habermas dans Après l’Etat-nation, mais dans une perspective, à mon avis, déconnectée de la réalité vécue des peuples. S’inspirant de l’idéalisme kantien, il propose une conception cosmopolitique post-étatique. Sa thèse centrale ne diffère pas, sur le fond, de celle des idéologues libéraux : elle affirme que la mondialisation actuelle manifeste un procès d’intégration économique mondial, et que l’Etat nation constitue un obstacle à ce procès.
C’est là un postulat a priori qui mérite au moins discussion !

Pourquoi la mondialisation ne serait-elle pas tout autant et peut-être avant tout un processus de désintégration de l’économie mondiale sous l’effet d’un capitalisme financier que plus personne ne contrôle ?
Pourquoi l’intégration économique mondiale serait nécessairement au bout de ce processus, et pas la destruction, la fragmentation mondiale, et de nouvelles guerres ?

En réalité, la faiblesse de la gauche à penser l’Etat à l’époque de la mondialisation est elle-même liée à l’incapacité de penser la nation, dans ce que celle-ci signifie comme médiation politique et sociale. Car l’Etat n’est rien sans la nation qui lui donne sens.

La droite entend que le rôle stratégique de l’Etat nation est dépassé à l’époque de la mondialisation libérale, la nation elle-même n’étant plus ou moins qu’une forme identitaire, culturelle, qui doit trouver sa place dans un monde pluriel.
Il est vrai que l’Etat-nation ne constitue plus le seul cadre des grandes décisions économiques, mais cela signifie-t-il que la fonction régulatrice de l’Etat a disparu ?
Et, surtout, cela signifie-t-il que la souveraineté nationale, c’est-à-dire l’intérêt général, soit devenue obsolète ?
Peut-on comprendre la politique européenne si l’on met entre parenthèses les intérêts nationaux de nos voisins allemands, anglais, italiens, etc..?

En fait, la question de l’Etat-nation est centrale. C’est l’Etat qui lui donne une cohérence dans l’existence au monde, sous forme de nation.
Non la nation entendue comme organe biologique, comme race ou ethnie, mais la nation dépassant, par son symbolisme et le lien qu’elle instaure entre les citoyens, les appartenances particularistes, que ce soit à une tribu, un clan, une religion, une spécificité culturelle ou linguistique, pour déboucher sur une union politique, une citoyenneté partagée, en France un même pacte laïque, une égalité politique et des obligations civiles qui fondent et rendent possible cette égalité.
Une nation citoyenne. Et une nation métisse, fondée sur le brassage de différences et non sur l’apologie des particularismes. Une République citoyenne.

La gauche, si elle reprend à son compte la plupart de ces valeurs, se refuse à les corréler clairement, fortement, à l’identité nationale républicaine. En fait, la nation républicaine, c’est l’impensé de la gauche, et c’est le boomerang qui ne cesse et ne cessera de lui revenir au visage. Mais l’enjeu est plus important encore : c’est celui de la démocratie.

Dans la mondialisation comme dans la construction européenne, l’espace national est le seul cadre dans lequel la démocratie peut fonctionner de manière plus ou moins transparente et sous un contrôle plus ou moins effectif des citoyens. On n’a pas besoin d’être spécialiste de sciences politiques pour comprendre que si l’Europe actuelle a dérivé vers la technocratie autoritaire et opaque, c’est précisément parce qu’il n’y a pas de cadre démocratique européen et que le Parlement européen est loin, très loin, de jouer ce rôle.

C’est pourquoi, si l’on veut construire l’Europe, il est crucial, impératif de clarifier les rapports entre les Etats nations et l’Europe. Or, la gauche, là aussi, a des difficultés à comprendre la relation entre démocratie et Nation. Elle vit en général sous le poids de l’opprobre qui est portée contre les nations en raison des terrifiantes dérives nationalistes du XXe siècle. Il nous faut donc un vrai débat, à gauche, sur la nation et l’Etat.


3. Enfin, sur l’Europe et sa nécessaire réorientation.

La droite soutient que sa construction comme entité économique et politique dépasse la question de la différence droite-gauche. A gauche, beaucoup partagent ce point de vue.

De là le pacte passé entre la droite et la gauche depuis le début des années 80 pour mettre en place une Europe économiquement libérale et politiquement impuissante (c’est-à-dire en fait soumise aux Etats-Unis, comme le prévoyaient le Général de Gaulle et Mendès-France).

Je crois que s’il y a un domaine où la faiblesse théorique et politique de la gauche est patente, c’est bien celui de la construction européenne. Je crois aussi que l’accord des sociaux-libéraux et de la droite sur l’Europe libérale a détruit tout le potentiel émancipateur critique de la gauche européenne.

La gauche n’a pas de théorie alternative de l’Europe.

Il nous faut une autre vision de l’Europe. Une vision politique et stratégique.
- On doit trouver la forme politique adéquate pour unir les nations européennes ;
- On doit autonomiser l’Europe par rapport à ceux qui veulent la soumettre, surtout à l’Amérique (Balladur/Sarkozy). L’Europe doit devenir adulte, exister par elle-même. D’où un nécessaire débat avec nos partenaires européens.
- On doit avoir le courage de dire que l’Europe ne doit pas être l’ennemi de la Russie ; qu’elle doit aider ce pays à aller vers plus de démocratie ; qu’elle a des intérêts communs avec la Russie en matière énergétique et stratégique pour un monde multipolaire.
- On doit réorienter l’Europe vers des solidarités régionales et travailler avec les continents émergents : Chine, Inde, Brésil, Mexique, etc.
- On doit faire de l’Europe un acteur stratégique majeur en Méditerranée et faire du monde arabo-musulman un allié. Tout comme Israël et les palestiniens.
- Enfin, plus que tout, les peuples européens doivent réapprendre à s’occuper d’eux-mêmes : politique d’emploi et de croissance ; contrôle Banque Centrale Européenne ; politique environnementale non obscurantiste, etc., voilà les chantiers sur lesquels l’Europe est jugée et sera jugée.

La situation semble désespérée ? Mais Hölderlin ne disait-il pas : « là où il y a le plus grand désespoir, germent aussi les semences du plus grand espoir » ?

Introduction de Jacques Nikonoff, porte-parole du M’PEP, Université d'été du MRC, Belfort, 6 septembre 2008.


Les défis à relever. Les valeurs sur lesquelles reconstruire la gauche, par Jacques Nikonoff
Cher-es ami-es et cher-es camarades,

Je voudrais moi aussi vous remercier de votre invitation. C’est toujours un grand plaisir de venir débattre avec vous – ma dernière participation date de 2004 ici-même à Belfort -, et aussi une profonde source de stimulation. Pour donner suite à la sollicitation de Marie-Françoise Bechtel, présidente de cette table-ronde, je tenterais de répondre à la fin de la citation d’Emmanuel Kant qu’elle nous a faite : « Que dois-je faire ? ». Autrement dit : que doit faire la gauche ? En ce qui me concerne, je crois que les deux choses les plus essentielles à faire sont :
- Ré-identifier la gauche, pour reprendre le mot d’Anicet Le Pors, ou comment revenir aux sources de la gauche.
- Démystifier la « mondialisation ».

Ces deux actions s’entendent à l’échelle mondiale, car la gauche traverse une phase générale de dislocation qui concerne tous les pays, même si des expériences passionnantes sont en cours en Amérique latine. Expériences, d’ailleurs, à propos desquelles nous manquons cruellement d’informations, qui ne nous permettent pas de manifester convenablement notre solidarité internationale.

Quoiqu’il en soit, ré-identifier la gauche et démystifier la mondialisation nécessitent une vaste politisation ou repolitisation des citoyens, et la multiplication des initiatives d’éducation populaire.

I.- J’EN VIENS A MA PREMIERE IDEE : RE-IDENTIFIER LA GAUCHE

Il faut retrouver la fierté d’être de gauche ! Se décomplexer ! Pourquoi ne pas faire imprimer des tee-shirts sur lesquels serait inscrit : « Fier d’être de gauche ! » ? Pour parvenir à retrouver cette fierté, il est nécessaire de faire clairement la distinction entre la gauche et la droite. En effet, les politiques menées par des partis se réclamant de la gauche, dans de nombreux pays, ont été, à peu de choses près, les mêmes que des politiques de droite. C’est la confusion, au point que certains n’hésitent pas à affirmer que la distinction gauche/droite ne serait plus pertinente.

Comme le disait André Siegfried : « appartient à la coalition de droite tout ce qui s’appuie directement ou indirectement sur l’église et le château ». Voilà une définition claire et nette de la droite qui conserve toute sa pertinence.

La droite est née contre la Révolution, en opposition avec ce qui fonde la République.

La droite, c’est le parti des possédants, de l’aristocratie d’hier et de la bourgeoisie d’aujourd’hui.

La droite, c’est la propriété. C’est le privilège.

On disait naguère que la droite n’avait pas d’idées, qu’elle n’avait que des intérêts. C’était faux. La droite a des idées, longtemps sous-estimées par la gauche qui a fait preuve d’une grande suffisance intellectuelle.

La droite, c’est le culte de l’ordre établi, tenu pour intangible parce que « naturel ». C’est la méfiance maladive envers la volonté humaine de changer le cours des choses. Pour la droite classique, pendant longtemps, la société n’était pas comprise comme une production des hommes, mais comme l’œuvre de Dieu.

Le revirement de la direction du Parti socialiste en 1982-1983 a accéléré la confusion entre gauche et droite. La politique du PS, par la suite, n’a fait que l’entretenir.

Il est donc nécessaire de revenir aux sources de la gauche. Pourquoi, et sur quelles bases, la gauche s’est-elle créée dans la première moitié du XIXe siècle ? Si on cherche à aller à l’essentiel, on trouve trois raisons :
- La gauche se fonde sur l’exigence, d’abord morale, de l’égalité.
- La gauche constate que le capitalisme, par construction, ne permet pas d’atteindre l’égalité et qu’il faut donc le remplacer par un autre système.
- Cet autre système sera le socialisme, censé contribuer, par son principe même, à l’égalité.

A.- La gauche se fonde sur l’exigence, d’abord morale, de l’égalité

La lutte pour l’égalité est l’étoile polaire de la gauche, c’est l’idéal ultime de la gauche. Là se situe la différence fondamentale avec la droite.

Une « refondation » de la gauche doit donc partir de la question de l’égalité : l’égalité de classe, l’égalité de race, l’égalité de sexe.

Bien évidemment, l’égalité n’est pas l’égalitarisme. L’égalité est une perspective, un but, sachant qu’il existera toujours des inégalités.

L’égalité doit s’associer à la liberté. Cependant, la liberté est un statut individuel – on peut dire « je suis libre » - alors que l’égalité est une réalité sociale et collective – on ne peut pas dire « je suis égal », mais « je suis égal à… ». En revanche, un pays peut être libre, ou se libérer comme ce fut le cas au moment de la décolonisation sous l’influence des mouvements de « libération nationale ». Certes, le résultat de ces luttes a permis l’indépendance, c’est-à-dire la liberté de ces pays. Mais si la bourgeoisie nationale, accédant aux affaires, remplace le système de domination de la puissance coloniale par le sien, où est l’égalité ? Et qu’elle est la liberté réelle de la population ?

Après l’égalité et la liberté, la devise républicaine contient la fraternité. Encore une fois, celle-ci n’est possible que dans la République, à condition qu’existe l’égalité. Entre le seigneur et le cerf, aucune fraternité n’est possible car règne l’inégalité de classe.

Finalement, c’est l’exigence d’égalité qui a construit la République, sur laquelle celle-ci repose.

Droite et gauche sont des notions de portée universelle, comprises dans tous les pays du monde. Ces notions, plus que jamais, restent d’actualité.

B.- La gauche constate que le capitalisme, par construction, ne permet pas d’atteindre l’égalité et qu’il faut donc le remplacer par un autre système

La critique du capitalisme – l’anticapitalisme – est le deuxième élément constitutif de la gauche. Les pères fondateurs de la gauche se rendent compte que l’obstacle principal à l’égalité est la propriété privée, fondement du capitalisme, et que ce dernier repose sur l’exploitation de l’homme par l’homme.

Quand on observe ses méfaits d’aujourd’hui, il est nécessaire de reprendre une critique argumentée et actualisée du capitalisme contemporain, activité à laquelle a renoncé une grande partie de la gauche, alors qu’une autre partie transforme cette critique en empilement de slogans sans contenus.

Dans ce travail de critique, certaines évidences devront être rappelées, afin de sortir de la confusion actuelle entre marché, économie de marché et capitalisme :

- Le marché n’a pas toujours existé.
- Le marché existait bien avant le capitalisme.
- C’est l’Etat qui a créé le marché.
- Une économie de marché n’est pas nécessairement capitaliste.

La critique du capitalisme est-elle encore pertinente ? Si on définit le capitalisme selon les quatre critères qui suivent, jamais la critique du capitalisme n’a été aussi d’actualité :
- Exploitation de l’homme par l’homme.
- Propriété privée des grands moyens de production, d’échange et d’information.
- Extension indéfinie de la sphère marchande.
- Cycles qui provoquent des crises à répétition.

Si l’on prend ces quatre critères, chacun est aujourd’hui au cœur de la vie économique, politique et idéologique planétaire.

C.- Cet autre système sera le socialisme, censé contribuer, par son principe même, à l’égalité

Troisième élément constitutif de la gauche : la promotion du socialisme. Or, le Parti socialiste ne revendique plus le socialisme et le Parti communiste ne revendique plus le communisme. Ou lorsqu’ils en parlent, c’est de manière tellement abstraite, qu’on ne voit pas qu’elle est la société qu’ils prétendent décrire ni la manière d’y parvenir.

Le socialisme n’est donc plus à l’agenda de la gauche. Mais il faudrait qu’elle nous le dise clairement, franchement ! Et qu’elle nous dise pourquoi ! Et aussi qu’elle nous indique quelle est sa perspective historique !

Pourtant, le socialisme reste une perspective viable, d’actualité, ou plutôt UN socialisme, et un socialisme DU XXIe SIECLE. Il devrait tenir compte de deux siècles d’histoire du socialisme :
- Intégration de la question environnementale qui ne peut trouver de solution dans le capitalisme.
- Nouvel internationalisme : paix, développement, coopération.
- Propriété sociale des grands moyens de production, d’échange et d’information.
- Planification démocratique.
- Démocratisation des institutions et des organisations productives.
- Vaste système de droits opposables, en premier lieu à l’emploi.

II.- DEMYSTIFIER LA MONDIALISATION

Le deuxième grand défi que doit relever la gauche est celui d’une analyse correcte de ce qui est appelé la « mondialisation ». Hélas, beaucoup de formations politiques de gauche ont épousé les thèses à la mode, fabriquées par les boites à idées néolibérales, sur la mondialisation.

Trois actions semblent nécessaires :
- Montrer le caractère essentiellement politique de la mondialisation.
- Abandonner le libre-échange et promouvoir la Charte de La Havane.
- Faire bouger l’Europe ou sortir de l’Union européenne.

A.- Montrer le caractère essentiellement politique de la mondialisation

Je ne veux pas mésestimer les questions technologiques, qui jouent un rôle, mais la mondialisation, ou plutôt les politiques de mondialisation, correspondent à la stratégie des forces conservatrices pour réorganiser le travail à l’échelle planétaire. Cette politique de mondialisation vise à rediscipliner le salariat des pays industriels (principalement par le chômage), et à rediscipliner les pays pauvres (principalement par la dette).

Pourquoi cette offensive disciplinaire ?

Pour redresser les profits et la productivité qui avaient baissé dans les décennies 60 et 70 sous l’effet des luttes sociales et de l’émergence du Mouvement des pays non-alignés.

La stratégie de mondialisation vise également à mettre un terme définitif à l’anticapitalisme et à la recherche d’un socialisme démocratique qui constituaient l’ambiance de l’époque.

B.- Abandonner le libre-échange et promouvoir la Charte de La Havane

Ce n’est pas ici que je vais m’engager dans une démonstration concernant les ravages du libre-échange. Chacun les connait. Je voudrais plutôt souligner le vide total dans lequel se trouve la gauche sur cette question, dans toutes ses composantes. Les militants de gauche les plus audacieux évoquent – sans que jamais ou rarement le mot ne soit prononcé – le « protectionnisme ». Mais le libre-échange et le protectionnisme sont les deux faces de la même médaille. Ce sont des politiques libérales utilisées alternativement par les bourgeoisies nationales pour défendre leurs positions en fonction de la conjoncture. Le protectionnisme n’a aucune vertu émancipatrice, universaliste, internationaliste. Des mesures protectionnistes peuvent être prises, mais elles ne peuvent être que bornées dans le temps, elles ne peuvent faire système.

Cette situation est tout à fait paradoxale, car il existe la Charte de La Havane qui est un ensemble politique, idéologique et juridique extraordinaire. La gauche n’aurait même pas besoin de sortir de sa torpeur intellectuelle et de se mettre au travail : tout est déjà prêt, il suffit de lire. Mais cet effort semble encore insurmontable à certains, puisque la Charte de La Havane n’est jamais citée par les partis de gauche. Je ne parviens pas à m’expliquer les raisons de cette situation.

La Charte de La Havane est un accord international de 1948 signé entre 53 pays, dans la foulée des accords de Bretton Woods. Cette Charte devait fonder l’OIC : l’Organisation internationale du commerce. Mais le sénat américain a refusé de la ratifier, elle n’a donc jamais vu le jour.

Pourtant ses principes sont limpides, et je voudrais énoncer les principaux, en commençant par celui qui donne sa charpente à l’ensemble :
- Equilibre de la balance des paiements de chaque pays.
- Le commerce international doit servir le développement et l’emploi de chaque pays.
- La coopération économique remplace l’obsession de la concurrence.
- Contrôle des mouvements de capitaux.
- Les aides de l’Etat sont autorisées.
- Possibilités de restrictions quantitatives.
- Les produits de base ne sont pas considérés comme des marchandises banales.

La suite logique de la Charte de La Havane, c’est la sortie de la France et du plus grand nombre possible de pays de l’OMC, afin d’entrer dans l’OIC !

C.- Faire bouger l’Europe ou sortir de l’Union européenne

D’abord, observons ceci : la plus extrême confusion existe entre les notions d’Europe et d’Union européenne. C’est une grande victoire idéologique des néolibéraux que d’avoir réussi à créer une identité, dans l’esprit de beaucoup d’individus, entre la notion géographique d’Europe et la notion politique d’Union européenne. On comprend pourquoi ! C’est pour ligoter les peuples ! Car qui oserait penser qu’il soit possible de sortir de l’Europe ? C’est impensable !

Or, non seulement il est possible juridiquement de sortir de l’Union européenne, et non de l’Europe (il existe une clause de retrait dans le traité de Lisbonne, comme dans l’ancien traité constitutionnel), mais politiquement la question doit désormais se poser.

Certes, la France ne peut sortir de l’Europe, sauf si elle se trouvait placée, par un grand hasard, sur une plaque tectonique exactement dessinée selon les frontières nationales, qui la détacherait du continent européen pour la déporter vers le Pacifique. Le Mali, non plus, ne peut sortir de l’Afrique. Mais la France – comme tout autre pays faisant partie des Vingt-Sept – peut sortir de l’Union européenne. Et le Mali, si le désir lui en prenait, pourrait sortir de l’Union africaine.

Ce n’est pas ici, comme pour le libre-échange, que je vais argumenter sur le bilan accablant de l’Union européenne et sur la nocivité de la construction européenne qui n’est, en fait, que la construction du néolibéralisme à l’européenne.

Je voudrais simplement rappeler, pour tordre le coup à une idée reçue, que ce n’est pas grâce à l’Union européenne qu’il y a la paix en Europe (sauf dans les Balkans et dans le Caucase), mais que c’est grâce à la paix issue de la victoire sur le nazisme que nous avons – hélas – cette forme d’Union européenne.

Cependant, il existe un élément nouveau qui nécessite de revisiter nos analyses : c’est l’éviction désormais totale des peuples du processus de construction de l’Union européenne. C’est bien ce qui s’est passé avec le non-respect du vote des Français et des Néerlandais après les référendums de 2005, et c’est ce qui est en train de se passer après le « non » irlandais en 2008.

Comment demeurer dans ce système, si ce n’est en étant complice de ces manœuvres ?

Comment envisager de faire bouger le système de l’intérieur, alors que les forces propulsives de ce changement – les peuples – ont été éjectées ? Quels sont les dossiers où des avancées peuvent être constatées ? Même lorsqu’une majorité de pays-membres s’annonçait de gauche, les politiques de l’Union européenne étaient de droite ! En fait, l’Union européenne est un système de domination conçu pour empêcher des politiques de gauche.

Après le « non » irlandais, les orientations stratégiques à propos de l’Union européenne ont fleuri à gauche. Il y a eu la revendication d’un nouveau traité ; celle d’un processus constituant, donnant ou non un rôle au Parlement européen et/ou aux parlements nationaux ; les « coopérations renforcées ». Aucune de ces alternatives ne parait crédible.

Comment serait-il possible d’obtenir un nouveau traité dans le contexte idéologique, politique et électoral de l’Union européenne actuelle ? Ce nouveau traité se ferait-il avec les 27 actuels, ou chercherait-il à rassembler le plus grand nombre possible des 49 pays membres de l’Europe ? Croit-on que messieurs Berlusconi et Sarkozy vont abandonner le traité de Lisbonne alors qu’ils sont en train de gagner la partie, et promouvoir un nouveau traité ? Il faudrait une vaste mobilisation populaire en Europe, et pas seulement dans l’Union européenne, dont les forces propulsives n’existent pas.

C’est la même chose pour un processus constituant. Jamais il n’est dit pourquoi il faudrait une constitution à l’Union européenne. Et jamais il n’est dit quel serait le périmètre des pays concernés par cette constitution. Aucune force politique n’existe en Europe pour porter ce projet.

Restent les « coopérations renforcées » qui font l’objet du titre 4 du traité de Lisbonne.

Permettez-moi de vous lire l’article 280 A : « Les coopérations renforcées respectent les traités et le droit de l’Union. Elles ne peuvent porter atteinte ni au marché intérieur ni à la cohésion économique, sociale et territoriale. Elles ne peuvent constituer ni une entrave ni une discrimination aux échanges entre les Etats membres ni provoquer de distorsions de concurrence entre ceux-ci ».

Article 280 D : « L’autorisation de procéder à une coopération renforcée est accordée par le Conseil, sur proposition de la Commission et après approbation du Parlement européen ».

On le voit, les « coopérations renforcées » subissent un contrôle renforcé pour être autorisées ! Et c’est sans doute pourquoi il n’en existe pas !

Toutes ces alternatives – un nouveau traité, un processus constituant, des « coopérations renforcées » - restent dans le cadre de cette union européenne-là.

Ne faut-il pas envisager de changer ce cadre ?

De changer d’Europe ?

De sortir de cette Union européenne et de la zone euro pour reconstruire autre chose ?

D’où le plan en trois points que propose le M’PEP :

1.- Essayer, une dernière fois, de faire bouger l’Europe de l’intérieur, notamment dans le cadre de coopérations renforcées « sauvages », c’est-à-dire sortant du cadre prescrit, s’il se trouve des pays pour les oser.

2.- A défaut, soumettre par référendum, en France et dans les pays qui en auraient la force et la volonté, la question de la sortie de l’Union européenne.

3.- Reconstruire une autre configuration politique, sur d’autres bases avec les pays qui le souhaiteront.

J’en viens à ma conclusion

Pour faire avancer ces idées, un immense travail de politisation et de repolitisation de la population est nécessaire. Il faut mettre de la politique dans l’éducation populaire, et de l’éducation populaire dans la politique.

Une grande force politique à la gauche du Parti socialiste y contribuerait puissamment. Elle pourrait se constituer autour de cinq étapes :

1.- S’unir à la base.

2.- Agir par des campagnes communes.

3.- Elaborer un programme de gouvernement sur quelques points-clés.

4.- Créer une structure de coordination entre partis et mouvements de gauche.

5.- Préparer dès maintenant les prochaines échéances électorales, notamment les élections européennes de juin 2009.

Il existe un sujet sur lequel cette stratégie pourrait se déployer : la privatisation de la Poste. Si toute la gauche politique, syndicale et associative se mobilisait, un immense rapport de forces serait construit…

Trame de l'intervention de Louis Gautier, auteur de "Table rase - Y a-t-il encore des idées à gauche ?" (Flammarion, 2008), ancien conseiller du premier ministre, Université d'été du MRC, Belfort, 6 septembre 2008.


Les défis à relever. Les valeurs sur lesquelles reconstruire la gauche, par Louis Gautier
La crise de la gauche : la matrice d’Epinay est cassée, les divisions l’emportent.
Depuis 2002, tous les partis de gauche, des radicaux aux ultras, sont en crise. Depuis 2002, la gauche souffre d’une absence de leadership. Non seulement, la gauche ne parvient pas à sortir d’un multipartisme problématique mais la fracture apparue sur la question européenne a accru sa division sans déboucher sur aucune recomposition positive. Les radicaux ne subsistent qu’en raison d’accords électoraux avec le PS. Les verts ne sont jamais parvenus à s’inscrire comme une force vraiment mobilisatrice à gauche. Le PC est taraudé par un doute existentiel profond et son absence de plan pour l’avenir. La mouvance trotskiste cherche à se reconstituer derrière Besancenot, mais comme l’ensemble de la gauche radicale elle est « cornérisée » par des postures souvent sectaires et une culture purement contestataire..
Cependant, c’est l’état du parti socialiste parce qu’il constitue organiquement l’épine dorsale de la gauche qui demeure le plus préoccupant. A la veille de son congrès de 2008, le PS n’est toujours pas sorti des querelles de clans et de personnes qui affectent sa bonne marche. Il n’a pas entrepris le travail de rénovation programmatique indispensable, ni réformé son mode interne de fonctionnement. Il n’a pas su rétablir les conditions nécessaires à la confiance des autres formations de son camp ni restaurer son autorité dans l’opinion comme principale force d’opposition.
Une refondation idéologique et programmatique nécessaire à l’alternance
Le PS et la gauche ont besoin de procéder à une clarification idéologique du projet de société qu’il cherche à promouvoir. Le PS et la gauche doivent aussi renouveler leur approche sociologique de l’électorat qu’ils entendent défendre et représenter. Ils doivent en outre, pour les formations qui acceptent d’assumer la responsabilité de gouverner, proposer des réponses programmatiques en phase avec les attentes de cet électorat.
Une refondation à gauche est indispensable surtout après que la campagne de 2007 a exposé au grand jour, l’absence d’unité, l’inadéquation ou la banalité des propositions à gauche. La cacophonie règne dans le camp socialiste sur l’Europe. Faute d’un travail en profondeur sur leur corpus théorique, les socialistes croient s’adapter à la modernité, en empruntant à l’air du temps de nouvelles références au risque de dérapages qui ne sont pas seulement terminologiques. Leur message est brouillé. La droite a bien compris comment accroître une confusion des repères qui nous est fatale.
La gauche doit d’abord investir le combat des idées. Contrairement à Nicolas Sarkozy qui voudrait faire croire que tout se mélange et tout se vaut sur le plan idéologique et que seules comptent la performance, la réussite, la rentabilité emballées dans le papier verni des croyances, la gauche doit soutenir un projet politique fondé sur le contrat social et l’égalité. Elle doit aussi défendre avec plus de vigueur certains principes.


Le « leadership » idéologique de la gauche n’existe plus
Depuis 1905, la gauche a finalement rarement et souvent brièvement gouverné (Cartel des gauches, front populaire, expérience Mendès-France , gouvernement G Mollet, Union de la gauche sous les septennats de F Mitterrand, majorité plurielle de Jospin) mais la pensée de gauche dominait le débat d’idée. Le courant républicain et le courant socialiste ont irrigué et mis sous tension tous les grandes dialectiques politique du XXème siècle. La gauche d’antan n’avait pas souvent le pouvoir mais elle avait les idées. A présent elle ne gouverne plus et ne domine plus le débat d’idées.
La gauche constate, avec un peu de retard, qu’elle ne domine plus le débat d’idées en France. La dénonciation du goulag, le délabrement de l’idée communiste et l’effondrement de l’Union soviétique ont sérieusement entamé son crédit intellectuel, d’autant plus que la gauche française n’a pas produit elle-même l’analyse en profondeur de ces terribles échecs, le PS pas plus que le PC. En outre la gauche socialiste qui s’est revitalisée idéologiquement à partir de Mai 68 et de l’écologie a peu questionné idéologiquement ces mouvements.
Les droits de l’homme sont devenu le pilier de conversion d’une partie de l’intelligentsia de gauche dont nombre de représentants ont insensiblement migré à droite. Il n’y a pas de hasard au passage d’un intellectuel comme A Glucksman chez Sarkozy, comme il n’y a pas de hasard non plus à l’entrée de responsable politique comme B Kouchner dans son gouvernement. La compatibilité des hommes et de leurs idées existait forcément avant. De même le legs culturel de mai 68 ou l’apport des écologistes ont été trop peu soumis à une critique théorique de leurs fondements pour être des éléments de reformulation du clivage droite gauche. Ils ont été incorporés sans avoir été passés au crible. Ils sont de ce fait confusément autant des références pour la droite que pour la gauche. Finalement d’ailleurs, en matière de mœurs, S Veil fait plus pour l’émancipation des femmes que les gouvernements de F Mitterrand et Chirac ne fait pas moins que Jospin dans la sauvegarde de l’environnement. Le Grenelle de l’environnement montre comment la confusion et le brouillage peuvent être de ce fait porté loin.
Mais le discours idéologique traditionnel de la gauche centré sur l’interventionnisme de la puissance publique est resté dominant longtemps en France, alors que partout dans le monde occidental il est sur le déclin, en but à une offensive néolibérale radicale amorcée au début des années 80. Cette offensive idéologique, avant même la chute du mur de Berlin et la mondialisation, n’est pas une coïncidence : la décadence du modèle communiste derrière le rideau de fer rendait déjà moins utile l’embellissement de la vitrine sociale du monde Occidental.
D’une certaine manière, l’élection de Jacques Chirac sur le thème de la fracture sociale en 1995 et la cohabitation de 1997 a cependant continué à masquer la réalité à une gauche en perte de vitesse idéologique.


Le Sarkozisme ou la confusion des repères dans le cortex médiatique français
Durant la campagne électorale de 2007, il a été possible de mesurer la progression des points de vues et des valeurs de droite voire de la droite extrême comme références désormais dominantes et affichées du concert médiatique.

Nicolas Sarkozy a réussi à incarner la rupture par rapport à son prédécesseur à l’Elysée en assumant de façon plus décomplexée son identité de droite et des idées conservatrices en vogue depuis plusieurs années. Il a ainsi renouvelé par un plus grand contraste l’offre politique, ce qui a créé en sa faveur une dynamique incontestable. Briseur de tabous, il désacralise le modèle français. La gauche qui en était le grand prêtre est transformée en gardien d’un temple dévasté. Les questions qu’il choisit de mettre en avant : la sécurité, l’autorité, le mérite, l’identité nationale, les restrictions à l’immigration lui permettent de faire la jonction avec l’électorat du Front national. Au cours de sa campagne, Nicolas Sarkozy s’affranchi de beaucoup de scrupules idéologiques, jonglant avec les références et les symboles de gauche comme de droite. La gauche, tétanisée, a été incapable de riposter, sauf sur le mode de l’indignation sans portée : on nous vole nos grands hommes, on défigure nos monuments !
On attend d’elle un rétablissement intellectuel. A la fois une mobilisation pour contrer une pensée de droite envahissante et de l’imagination pour inventer de nouveaux concepts. Ce travail n’est possible que par un retour en amont vers ses sources d’inspiration, un examen critique de son héritage idéologique.

Le logiciel de la gauche victime du bug du marxisme
Le dépérissement des grandes idéologies et de la foi dans le progrès amène inéluctablement à reconsidérer les cadres doctrinaux du socialisme. Le marxisme ne peut plus être le principal viatique même s’il n’est pas privé de puissance d’inspiration. Il est d’autant plus essentiel que la gauche revisite ses fondamentaux et concilie entre elles ses diverses sources. De même, il convient de faire mieux converger les courants d’opinion qui irriguent la gauche. Sur de nombreuses questions, faute de débats suffisamment approfondis les positions ne sont pas rendues assez homogènes. La gauche a d’abord besoin de se réapproprier certaines idées et de ne pas laisser d’autres les dénaturer politiquement en en prenant possession. Elle doit reprendre pied dans la bataille idéologique, tout commence par là.
Avant même la chute du mur de Berlin, les idées étaient en avance sur le siècle. Comme souvent, le mouvement des idées avait précédé celui de la réalité politique et économique. La référence au communisme et aux vertus salvatrices de la révolution avait cessé d’être crédible vingt ans avant l’effondrement du « socialisme réel ».

Accédant au pouvoir, les socialistes ont contribué, en France, au « passage » en politique d’un discours porté jusque-là exclusivement par les intellectuels et débouchant sur la réhabilitation des droits de l’homme et de la démocratie. Cependant, comme elle ne s’était pas officiellement dépouillée de sa « vieille peau marxiste », la gauche française n’a pas su tirer pleinement avantage de cette situation. Elle n’a pas su valoriser son rôle dans la conversion définitive de la France au libéralisme politique entre 1981 et 1995. De même, alors qu’elle a su mettre en œuvre certaines grandes idées protestataires de mai 68, elle a été dépouillée de ce bénéfice, car on lui fait reproche d’avoir trop longtemps fermé les yeux sur l’infantilisme des idées politiques héritées de la révolte étudiante.

De manière générale, faute d’un travail idéologique suffisant, la pensée de la gauche s’est étiolée. Alors qu’elle n’avait pas peu contribué dans la seconde partie du siècle dernier à consolider « un discours interprétatif dominant » politiquement centré sur l’Etat et la défense du « modèle français », après 1990 elle perdait pied, incapable de faire face à la déferlante idéologique du libéralisme et d’un modèle anglo-saxon qui, avec la mondialisation, prétendent devenir la référence démocratique par excellence. Alors que la droite, en passant de Chirac à Sarkozy, accepte de se convertir sans état d’âme à ces références néolibérales et néoconservatrices et à liquider sans aucun scrupule l’héritage républicain, la gauche qui résiste fait figure d’attardée.
On attend de la gauche qu’elle contrecarre par des idées neuves une idéologie ambiante détestable. Mais on attend d’abord qu’elle ne s’en laisse pas compter.
La gauche n’a pas à rougir de sa contribution séculaire au débat des idées en France ; de façon générale, elle peut être fière d’avoir théoriquement et pratiquement contribué à l’affermissement de la démocratie française jusqu’au gouvernement de Lionel Jospin qui sur la parité, l’interdiction des cumuls, l’indépendance de la justice, la présomption d’innocence, le secret défense, a entrepris des réformes démocratiques qui n’ont pas été prolongées après lui.
La gauche peut assumer avec fierté le corpus d’idées politiques qui constituent son patrimoine. Dans ce patrimoine, il y a des idées sublimes, il y en a de terribles, des justes et des erronées. Mais si l’on s’attache non pas à la seule histoire des idées mais à l’inscription historique de ces idées dans les contextes et les situations où elles ont été réellement expérimentées dans notre pays, il n’y a plus des idées justes et des idées erronées. Il y a des faits et ce que ces idées ont pu produire.

Des virus et des spams intoxiquent notre logiciel
Par manque d’imagination ou paresse intellectuelle, la gauche pour se reconstituer un peu intellectuellement, fait feu de tout bois. Elle a glané ici et là des idées novatrices, notamment chez quelques grands penseurs originaux : F. Hayek, C. Schmitt, J. Rawls, R. Aron, Jonas… Un peu naïvement, elle pensait que l’hétérodoxie de leurs idées, par rapport à celles traditionnellement répandues chez les conservateurs, la prémunissait contre le risque de droitisation auquel pouvaient conduire de tels emprunts. C’était sans compter sur le fait qu’une idée, un concept est rarement un isolat. Une pensée s’inscrit nécessairement sur une toile de fond idéologique. Aussi des notions telles que la discrimination positive, le principe de précaution, le communautarisme quand elles ont été incorporées à une doctrine républicaine et socialiste, par ailleurs excessivement figée, l’ont entièrement détraquée. Ici l’équité triomphe contre l’égalité. La croyance au progrès est supplantée par un misonéisme douteux et un catastrophisme absurde. La laïcité pâtit d’un relativisme de plus en plus marqué. L’athéisme n’est plus un signe de ralliement.

Le logiciel de la gauche menacé par un bug massif du fait de la péremption du marxiste est contaminé par des virus conservateurs et les spams hypnotiques d’un prêt-à-penser à la mode.

Les portes d’entrée de ces chevaux de Troie sont connues : l’écologie, qui a recyclé des idées et des théoriciens autrefois classés à l’extrême droite ; l’alter-mondialisme qui reste influencé par un vieux fond anarchiste ; le social- libéralisme qui fait son lit dans le libéralisme ; la gauche chrétienne qui cherche à réintroduire partout des valeurs transcendentales. La gauche doit laisser ouvertes, largement ouvertes, ses portes avec le monde des idées. Elle doit être réceptive aux idées nouvelles. Mais elle doit aussi doter son ordinateur de pare-feux.
Faute d’un travail en profondeur sur leur corpus idéologique, les partis de gauche et les socialistes en particulier, croient s’adapter à la modernité, en empruntant à l’air du temps de nouvelles références au risque d’un salmigondis idéologiques et de dérives qui ne sont pas seulement terminologiques.


La gauche respecte croyances et traditions mais pour elle la société politique ne peut se construire qu’en raison
Il convient pour la gauche de prendre définitivement acte de l’exténuation des « grands récits » liée à la péremption du marxisme et des grands discours téléologiques de l’histoire. Mais il lui faut opposer un démenti à ceux qui, restaurent en politique les notions de croyance et de tradition, en dénigrant le principe fondamental pour la gauche selon lequel la société politique est instituée sur la raison, que tout ce qui ne peut pas être rationnellement débattu ne rentre pas dans le champ de la sphère public et du débat démocratique. Il convient aussi de résister à l’affirmation selon laquelle le primat de la raison aurait brimé la liberté en commençant par limiter la liberté de conscience. On prétend à tort que les Lumières auraient donné à la raison la primauté contre la liberté alors que, tout au contraire, la philosophie politique des Lumières est caractérisée par son impossibilité théorique à arbitrer entre le préalable de la rationalité et le principe premier de la liberté.
La gauche a donc besoin de retrouver ses marques philosophiques et de la vigueur face à une pensée réactionnaire qui, à partir d’une lecture erronée, caricaturée de la Révolution et de la pensée socialiste, instruit aujourd’hui un triple procès contre la raison, contre la modernité, contre l’universalisme et la sécularisation, une pensée qui prétend sans vraisemblance que dès leurs prémices, les Temps Modernes puis les Lumières contenaient déjà en germe le totalitarisme ; que la Révolution française conduisait au Goulag.
La critique puis l’abandon des perspectives finalistes de l’histoire, après Auschwitz et Hiroshima, aboutissent, en effet à la réintégration préoccupante en politique de valeurs transcendantes au nom des dieux ou d’une humanité érigée en concept métaphysique, à une dénonciation radicale du constructivisme politique. Le rationalisme politique au XIXème siècle et au XXème siècle aurait conduit à des abominations dans l’histoire. Livrée à elle-même, la raison deviendrait folle. On connaît la parabole, son retentissement est immense : à Auschwitz et à Kolyma, la mort de Dieu précéda la mort de l’homme. La réintroduction du divin serait la seule façon de redonner du sens à nos sociétés. Sarkozy dans son discours du Latran ne soutient pas autre chose.
Quelles que soient les formes prises, la sécularisation a été pensée comme un processus institutionnel et juridique visant à dénouer le nœud théologico-politique autrefois au cœur de la définition du pouvoir. Elle conduit à bien identifier l’Etat comme une instance neutre par rapport au facteur religieux. Dans le concept français de sécularisation, la laïcité entend même neutraliser le facteur religieux dans l’espace public. Or c’est toute une autre lecture qui s’est progressivement imposée depuis une vingtaine d’années en France et parfois dans les rangs de la gauche, en particulier de la gauche chrétienne, à la suite de l’exploitation des travaux de Léo Strauss, Carl Schmitt et Karl Löwith.

On peut résumer cette théorie à partir de deux citations fameuses : « tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l’Etat sont des concepts théologiques sécularisés » (Carl Schmitt) ; « toute la philosophie de l’histoire devient totalement dépendante de la théologie, c'est-à-dire de l’interprétation de l’histoire comme histoire du salut » (Karl Löwith).
Galvaudées, ces thèses seront le cheval de Troie pour les anti-laïcs. Par leur ethno-centrisme, elles sont finalement préjudiciables à laïcité et à plus généralement à la cause de la modernité comme vecteur de la démocratie ici et dans le monde, car elle associe la démocratie à un héritage civilisationnel, un legs du passé judéo-chrétien de l’Occident. Dans le théorème de la sécularisation proposé par Schmitt et Löwith, on passe en effet d’une conception de la sécularisation caractérisée par la rétractation du facteur religieux à un processus qui organise son transfert et indirectement le relégitimise. On assiste ainsi en ce début du XXIème siècle à la fabrication d’une nouvelle réalité dans laquelle la décadence relative des principes de la Modernité s’accompagne d’un réencadrement social, manifeste ou subreptice, par la religion.
Il n’y a pas de hasard dans la justification de la guerre en Irak par Bush et Blair au nom de la démocratie associée aux valeurs la civilisation.


Associée au projet de transformation de la société, la gauche doit réinterroger ses conceptions de l’histoire et du sens de l’action dans l’histoire.
Face à la montée du facteur religieux dans notre société et aux tentatives de plus en plus fortes de réintroduire le fait religieux comme une donnée de la politique, la gauche doit opposer une vision profane. Mais elle ne peut plus s’appuyer comme jadis sur une confiance sans limite dans la vertu du progrès et dans l’espoir que le perfectionnement de l’humanité se résume à la promesse de luttes émancipatrices. Trop d’expériences malheureuses et violentes sont venues tempérer ces croyances. Dans un univers de faible espérance, la gauche doit réinterroger le sens qu’elle place dans l’action politique et quel rôle elle assigne à la rationalité politique.
Sans le secours des religions ni le soutien des philosophies finalistes, sans progrès ni providence, l’idée de continuité de l’histoire humaine ainsi que l’expérience du mal et de la souffrance dans l’histoire forment à présent la maigre trame à laquelle un esprit européen peut se raccrocher pour tenter de légitimer le sens de toute action.
Le fait que nous n’envisagions plus l’histoire sous l’angle du sens ultime mais de la continuité ne la prive pas pour autant de toute signification dans le rapprochement des événements présents avec ceux du passé et dans l’attente placée dans les événements futurs par rapport à ceux déjà réalisés. Dans la projection courte de la vie humaine et à partir des références du présent, demeure donc un optimisme de l’action réalisée. La déception en effet n’existe que là où il y a attente. Comme les attentes sont faibles les déceptions devraient aussi être réduites. Or c’est tout l’inverse qui se produit.
Dès lors qu’il n’y a plus de lendemains qui chantent, comment envisager positivement le futur ? On est confronté à un paradoxe : l’horizon politique, de façon générale, s’est réduit dans nos sociétés mais, au nom de la préservation de l’avenir pour les générations futures, l’action politique est sommée de tout prévenir et tout prévoir.
Le rétrécissement de notre horizon des possibles devrait améliorer notre sentiment de satisfaction sauf que nous vivons aussi dans l’angoisse d’un futur hypothéqué par les traites que nous tirons sur l'avenir.
Alors que le sens de l’action dans l’histoire a tendance à s’amenuiser, à la fois comme téléologie de l’action politique et incarnation par l’action politique d’une téléologie de l’histoire, paradoxalement le pouvoir politique voit son action de plus en plus confrontée à l’absolutisme du lointain. Les actes politiques sont surexposés à la critique de leurs effets supposés dans l’avenir. Le politique est absorbé par une réflexion -souvent sans suite concrète- sur des décisions déjà prises ou sur lesquelles il a peu de prise : la gestion des déchets nucléaires, les expérimentations génétiques, le réchauffement climatique…
Paradoxalement, plus ce diktat se généralise, plus la politique s’enferme et périclite dans la gestion de l’événementiel. Plus le relativisme historique pousse à limiter la portée des décisions au bénéfice d’une seule génération, plus leurs conséquences sont mesurées à l’aune des générations futures. La politique est à la fois « anéantie » par l’impératif de la précaution qui s’impose désormais à tous et est tétanisée devant la menace de la catastrophe. Les préceptes académiques de l’éthique et de la politique selon lesquels les actes sont plus importants que les omissions, les effets proches plus importants que ceux qui sont distants ne sont plus prévalents. Ces catégories distinctives de l’action sont contestées comme inadaptées au monde actuel et à l’ampleur des catastrophes que le pouvoir des hommes est désormais capable de provoquer.
La gauche ne doit pas se laisser dominer par un état d’esprit qui annihile la politique. Une chose est de répudier la vieille croyance prométhéenne dans le progrès, une autre chose est de s’abandonner à une conception « désolante » de l’histoire. Il faut s’opposer à la vision de penseurs contemporains comme Hans Jonas, Günter Anders, René Girard, Jean Pierre Dupuy ou Peter Sloterdijk qui, quoique appartenant à des traditions philosophiques différentes au départ, présentent une conception de l’histoire du monde finalement dominée par la transcendance (« Le destin nous dévisage depuis l’avenir » écrit Jonas). Ces conceptions substituent aux utopies du XIXème et début du XXème siècle récusées pour leurs excès une anti-utopie pour le XXIème siècle réglée sur le schéma de la peur.
Notre siècle se retrouve trois fois endetté : par rapport au présent pour son injustice, par rapport au passé en raison de la culpabilité qui le mine, vis-à-vis de l’avenir à cause des responsabilités à l’égard des générations futures. Avec une telle surcharge morale, difficile de commencer à vivre (Ne revenons pas ici, tant elle est insoutenable sur l’idée inepte qu’a eue Nicolas Sarkozy de confier à chaque élève de CM2 l’identité fantôme d’un enfant martyr de la déportation).
Aux principes de la prévoyance et de la prévention, la précaution engage un nouveau rapport au dommage du temps. C’est la définition de ce principe qui pose problème car ce principe n’est pas donné comme seulement contingent (« agir avec précaution pour réaliser correctement le futur »), il est de plus en plus établi comme un impératif de la morale qui comporte de « l’irréparable, de l’irrémédiable, de l’incompensable, de l’impardonnable, de l’imprescriptible », Le principe de précaution ressemble alors à un interdit. A s’y méprendre on dirait un avatar du péché de la Bible et des Evangiles.


La gauche a besoin de reconsidérer la question de la décision et de la responsabilité politiques
Personne n’était tenu autrefois responsable pour les effets ultérieurs non voulus d’un acte bien intentionné, bien réfléchi et bien exécuté, « le bras court du pouvoir humain n’exigeait pas le bras long du savoir prédictif ». Si l’action politique appelle l'élucidation des attentes et la mesure des incertitudes, elle requiert aussi une morale de l’action qui ne soit pas une castration perpétuelle du présent au nom de la préservation du futur. Il y a donc lieu de rétablir un peu du bon sens de la morale commune dans la politique.
A cet égard, l’inflation des conditions qui entourent dans les temps ordinaires la prise de risque est sans doute contreproductive mais c’est une garantie de bien faire. L’excès de précautions devient en revanche redoutablement contre performant dans les situations de crise. Les préceptes que la morale commune applique à l’action sont peut-être, à notre époque, inadaptés aux décisions politiques du long cours. On ne peut cependant pas s’en passer comme référence pour des actions impératives commandées par l’urgence ou la survie (la guerre, certaines menaces sur l’environnement, la pandémie du SIDA, les effets de la canicule….).
Dès lors que la décision politique n’est plus orientée par des certitudes idéologiques fortes le risque n’est-il alors pas de se laisser enfermer dans un dilemme impossible : il faudrait à tout prix éviter l’arbitraire d’interventions dont on ne maîtrise pas les effets sur le long terme (les manipulations génétiques, le danger nucléaire) et en même temps échapper à la logique des petits arbitrages d’une gouvernance du quotidien forcément conservatrice du statu quo.
La droite peut s’accommoder de la situation dans la mesure où elle renvoie au marché le soin de trancher désormais la plupart des difficultés. Le domaine de la décision politique se réduit pour elle à peau de chagrin. De plus la droite entend régler l'exercice du pouvoir sur la pratique de la gouvernance d’entreprise qui réduit la décision à la conciliation d’interactions multiples et à l’optimisation des choix dans un univers de contraintes qu’elle n’a pas forcément pour ambition réduire et qu’elle ne prétend en tout cas pas nécessairement pouvoir réduire.
La gauche peut dénoncer le subterfuge mais pour être crédible elle doit aussi réhabiliter dans sa culture le sens de la décision politique. Celui d’un choix après la délibération. Mais pour cela elle doit admettre que la délibération n’emporte pas toute la cause de la décision. Elle doit admettre qu’il subsistera toujours dans la décision une part discrétionnaire, irréductible. Que c’est le risque et la difficulté de gouverner et que l’on ne peut pas développer une culture de gouvernement sans accepter ce risque mais bien sûr aussi sa sanction au nom de la responsabilité. Le débat, la consultation, la participation sont indispensables ; la prévention, la prévoyance, la précaution sont également nécessaires mais ce sont aussi des sables mouvants pour la volonté politique. La gauche, à une époque caractérisée par les limitations du sens de l’action politique doit être en mesure de densifier le sens de la décision politique.
C’est peut être précisément ce qui pose le plus de problème à la gauche car cette dimension a été peu théorisée.
On rabat généralement la question de la décision sur l’examen des critères des conditions, ou des modalités, mais on fuit le cœur même du sujet.
Or la gauche a trop souvent tendance à considérer que là où il y a des normes, là où il y a des procédures, là où il y a de la délibération, le choix ne ferait plus problème. Alors qu’il faut admettre qu’un choix sans normes, sans procédures et sans débat pose problème, mais que ces conditions réunies ne permettent pas à elles seules de régler l’aspect problématique de la décision politique, à fortiori quand elle ne peut provenir de la déclinaison de certitudes idéologiques.
Un responsable de gauche doit chercher aujourd’hui à situer son engagement politique à partir de trois critères de sens : la préoccupation de la continuité historique de la communauté humaine, l’élucidation et l’effectuation des attentes de la société, l'acceptation de la responsabilité et des risques du choix politique.


Plus concrètement il lui faut réexaminer la pertinence des principes politiques issues de la Modernité : la sécularisation, souveraineté, l’Etat, la Nation face à la nouvelle grammaire de la mondialisation.
Autrefois la culture internationaliste de la gauche l’amenait à envisager le destin de l’humanité comme une désaliénation progressive de l’homme qui devait recouvrer ses « forces génériques » entravées par l’exploitation dont il était victime en société capitaliste.
Or, la mondialisation est un internationalisme réussi mais par la globalisation capitalistique et non par la libération des forces du travail. Le dépassement de la nation qui, pour la gauche socialiste, était un but ultime et la condition de l’unification de la communauté humaine est en voie de réalisation mais au profit d’entités transnationales qui garantissent encore moins que les vieilles nations les principes de solidarité qui, du fait de la tradition ou par les conquêtes politiques, trouvaient en leur sein le moyen de s’incarner. La décadence du modèle de l’Etat-nation ouvre des perspectives à nos sociétés que la mondialisation spontanément ne peut pas résoudre.
La libéralisation des échanges économiques n’accouche pas d’un monde plus pacifique, plus stable, plus équitablement prospère mais suscite des rivalités attisées par la pénurie des ressources naturelles. Le système international est traversé par de nouvelles formes de violences qu’il a du mal à juguler. Tel qu’il est organisé, il est incapable de faire face à la problématique environnementale qui met pourtant en jeu l’avenir de la planète. La paix et les conceptions pacifistes de la gauche ne peuvent dans ce contexte qu’être mises à mal.
L’Etat-nation, concurrencé par de nouvelles constructions et de nouveaux acteurs sur la scène internationale se voit dépossédé de son autorité et pourtant la mondialisation est incapable de lui substituer d’autres cadres d’expression de la volonté démocratique. Il reste donc bloqué dans un entre-deux périlleux qui génère de façon contradictoire des régressions nationalistes et des aspirations supranationales.
Si la nation est une concrétion historique pour l’heure insurmontable, comment concilier sa permanence comme substrat politique et sociétal avec l’insertion de plus en plus évidente des individus dans un système d’échanges planétaires ? Comment réaménager l’identité nationale pour tenir compte d’une hétérogénéité culturelle de plus en plus grande de la population française ? Ne convient-il pas de revoir certains fondamentaux de notre pacte républicain pourtant tenus jusqu’ici pour intangibles ?
L’Europe, qui pour la gauche offrait à la nation française un horizon de sublimation et une garantie de protection dans un ensemble politique plus vaste, est en crise. Il faudrait apporter des remèdes à cette situation que la gauche française, par ses foucades et ses atermoiements, contribue à faire empirer. Peut-on prétendre sans une Europe politiquement plus forte et davantage intégrée sauver seul le modèle social européen ?
L’échec de l’expérience du communisme dans un seul pays semble en effet avoir aussi entraîné dans sa chute l’Etat providence développé par les démocraties occidentales comme un contre modèle social et économique plus efficace et plus juste que celui mis en œuvre derrière le rideau de fer. Partout en Europe on constate un effritement des protections sociales. L’économie de marché sans contrôle ni régulation sape un édifice social construit à grand peine. Un capitalisme brutal asservi à des normes de profit immédiat réorganise en permanence les marchés du travail sans considération pour les préjudices sociaux causés localement. Il détruit, parfois sans rationalité par rapport à des stratégies industrielles de long terme, des investissements productifs qui mobilisent nationalement les ressources de l’épargne et les fonds publics.
Face à ces bouleversements internationaux, face à ces désordres économiques, face aux nouvelles demandes d’assurance et de protection de la population, notre démocratie est sommée de réagir. Une réimplication de l’Etat est souhaitée mais ses interventions dans le domaine social, en matière d’éducation et de sécurité ont besoin d’être adaptées. La gauche ne peut plus se contenter de défendre des mécanismes de l’action publique et une organisation institutionnelle en partie obsolète. Elle doit donc encourager une réforme profonde de l’Etat. De même, elle doit répondre aux attentes de perfectionnement de notre système démocratique. Il faut contrebalancer les effets de domination des pouvoirs économiques sans partage. Il importe de moderniser la Vème république en cours de présidentialisation accélérée avec la mise en place de véritables contre pouvoirs face à un Exécutif qui s’emballe.
Enfin, la gauche dans les prochaines années va devoir mener un rude combat mais ce combat est aussi le plus emblématique, le plus légitime, le plus stratégique pour elle, celui de l’égalité de notre société. Deux projets de société vont inéluctablement s’affronter dans les années à venir en raison des tensions démographiques et économiques auquel est d’ores et déjà exposé notre pays. La droite, pour régler ces tensions, propose une vision du contrat social revu à la baisse. L’équité et la discrimination positive sont les nouveaux poncifs d’une politique qui pousse à la désagrégation de la « démocratie providentielle ». Par ces moyens, la droite entend seulement corriger les plus criantes injustices dans un souci minimal de paix sociale. La gauche ne doit pas se méprendre sur les marges de manœuvre qui sont réduites mais elle doit lutter pour maintenir une exigence de solidarité pour tous et l’objectif d’une société plus égale. La gageure est de taille.
La Modernité, la mondialisation, la nation, l’Etat, la démocratie, l’égalité, sur toutes ces grandes problématiques, on attend que la gauche desserre par des propositions adaptées les nœuds de contradiction qui sont apparus récemment.


On attend que la gauche reparte d’un pied vaillant
Parce qu’elle n’a pas procédé à certaines clarifications essentielles, la gauche donne le sentiment de boiter, d’avoir l’esprit boiteux. « D’où vient qu’un boiteux ne nous irrite pas et un esprit boiteux nous irrite ? A cause qu’un boiteux reconnaît que nous allons droit et qu’un esprit boiteux dit que c’est nous qui boitons. Sans cela nous en aurions pitié et non colère ». Comme le note Pascal, ce qui est exaspérant c’est que la gauche continue à nier ou à feindre de nier certaines évidences.
Depuis la fin des années soixante dix, la culture révolutionnaire n’existe plus au PS ni au PC. L’extrême gauche, si elle en manie toujours les symboles et les thèmes, ne porte plus de véritables espérances révolutionnaires. Le programme de Besancenot ressemble plus au programme de gouvernement de l’Union de la gauche des années soixante dix mâtiné de contestations alternatives que du programme de transition de Léon Trotski. Cependant la gauche a tendance à se faire plaisir en s’abandonnant au discours de la contestation, à couver d’un œil indulgent les revendications de radicalité, sans jamais priser dans sa culture politique les compétences liées à l’exercice du pouvoir. Le PS, les Verts, le PC restent ainsi dans un entre deux, à mi chemin entre discours réformiste et discours de résistance. Le fait de ne pas assumer « culturellement » le choix de la réforme qu’ils acceptent pourtant politiquement, les amène à ne pas s’engager sur des voies qui leur paraissent trop escarpées. Ils craignent de se voir politiquement et techniquement exposés. Les socialistes ont ainsi préféré ne pas s’aventurer trop loin, notamment après 2002, sur certaines problématiques correspondant pourtant aux préoccupations des Français : l’âge de la retraite, le financement de la santé, l’adaptation des outils contractuels pour rapprocher offre et demande de travail, le traitement de la délinquance. De la sorte, les socialistes ne font preuve ni de beaucoup de pédagogie ni de beaucoup de courage.
Alors que la droite place sous tension notre communauté nationale par ses prises de positions communautaristes et sécuritaires, alors qu’elle entreprend de détricoter le tissu des solidarités, par ses mesures fiscales ou la mise en place de franchises et de déplafonnement sur les soins, la gauche doit proposer une vision plus équilibrée et sereine de notre société. Mais pour cela, la gauche doit faire évoluer ses conceptions sur la nation et le contenu d’un pacte républicain fortement daté. Il faut écrire un nouveau pacte de citoyenneté plus ouvert à la diversité de notre société, un pacte plus réciproque mais aussi plus ferme sur les engagements synallagmatiques du contrat social. Les individus doivent être sensibilisés aux avantages qu’ils reçoivent de la société et à l’obligation de respecter le principe de solidarité. Faute de mieux dans la phase actuelle de la mondialisation, la nation, l’Etat nation, reste encore le seul cadre pertinent à l’incarnation de la démocratie et à l’expression des solidarités.
L’Etat, moins absolu qu’hier, a cependant encore de nombreux combats à livrer en ce début de XXIème siècle. Il doit non seulement entreprendre de remodeler de façon plus équitable et pacifique un monde globalisé sans boussole mais les citoyens attendent toujours de lui protections et garanties. Il apparaît évidemment nécessaire de réengager l’Etat là où nos sociétés sont aujourd’hui les plus fragiles ou les plus angoissées. En matière de sécurité, la gauche doit renforcer sa crédibilité. Il lui faut accepter, pas en surface mais profondément, en responsabilité, que le traitement de la délinquance et la maîtrise des violences internationales appellent des réponses robustes et des moyens adaptés. Sans cette entrée en matière, elle ne parviendra pas à conjurer les fantasmes sécuritaires ni à contrer les dérives inquiétantes qu’ils provoquent dans de notre société. Il faut pouvoir rassurer donc faire preuve d’efficacité. Face aux injonctions et aux appétits d’un capitalisme sans frontière ni entrave, l’Etat doit aussi rétablir des gardes fous et des limites, empêcher une marchandisation absolue des rapports en société, protéger les biens communs, refuser de laisser dégrader ou piller nos services publics. Pour cela, il faut pouvoir compter sur un Etat modernisé. Or, la gauche reste plus attachée aux instruments qu’aux objectifs. Toute remise en cause, l’autonomie des universités, la suppression du département, la décentralisation complète de la gestion hospitalière, suscitent émois et anathèmes. Il faut au contraire engager une ample réforme administrative de l’Etat et envisager de décentraliser de nombreuses compétences supplémentaires. Il faut enfin sortir de l’imbrication déraisonnable et déresponsabilisante des divers échelons d’administration territoriale. Une réforme des Institutions est nécessaire au niveau local mais aussi au niveau national.
Pour la gauche la question de l’égalité est historiquement centrale, elle doit rester au cœur de son projet d’autant que tout montre, hélas, que les disparités, la pauvreté, les inégalités s’accroissent dans notre société. La droite agite sa politique d’équité, de quotas et de discrimination positive comme un chiffon rouge pour détourner l’attention des inégalités économiques et sociales qui se creusent dans notre pays. Mais sa politique engage aussi un autre modèle de société non plus fondé sur la solidarité de tous mais sur des minima accordés à certains : les plus pauvres, les exclus, les moins biens intégrés. La gauche doit se préparer à un combat frontal sur ce sujet, encore faut-il qu’elle se ressaisisse.
Encore faut-il aussi que le bateau socialiste ne sombre pas corps et biens au prochain congrès dans les disputes ou la facilité, que la gauche soit en mesure de mettre en oeuvre une stratégie de reconquête du pouvoir, qu’elle recompose l’offre politique dans notre pays, qu’elle soutienne une promesse de changement démocratique. Les Français attendent de la gauche qu’elle reconnaisse ses erreurs, qu’elle corrige ses pratiques, qu’elle retrouve son rôle d’avant-garde, qu’elle décrypte intelligiblement le monde et surtout qu’elle engage le combat.
Les Français attendent la gauche.

Introduction par Marie-Françoise Bechtel, secrétaire national, Université d'été du MRC, Belfort, 6 septembre 2008.


Jacques Nikonoff et Marie-Françoise Bechtel
Jacques Nikonoff et Marie-Françoise Bechtel
Ce que nous avons entendu ce matin peut laisser le sentiment qu’il y aurait à choisir entre une approche crépusculaire, fondée sur l’ampleur de la crise et du désarroi des forces de gauche bien décrits par A le Pors et une approche lénifiante ( qui n’était pas celle de Patrick Quinqueton) qui minimiserait au contraire les problèmes. Mais l’on peut penser aussi que le pari n’est pas perdu d’avance de marier radicalité et principe de réalité –je ne dis pas réalisme, posture qui ouvre la porte à toutes les démissions.

Pour faire une transition utile entre la première table ronde qui a traité de l’état des idées et des forces et la troisième, qui essaiera d’envisager les remèdes et les perspectives, tentons de partir d’un postulat qui pourrait être commun à tous . Nous pourrions sans doute être d’accord sur un point : c’est qu’il faut maintenant sortir de ce que Jean-Luc Laurent a appelé justement notre servitude intellectuelle. Enjeu redoutable si l’on se remémore cette phrase de Spinoza : « comment se fait-il que les hommes combattent pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut » ?

Alors les défis, les valeurs ?

Sur les défis : plus que d’avoir un projet, la gauche a besoin de le vouloir. Encore cela ne suffit-il pas : il lui faut s’appuyer sur des forces ou sur un mouvement, un élan, qui porte ce projet. L’obstacle est considérable , non pas seulement parce que les forces et organisations sont dans un état qui s’est beaucoup délabré, comme l’a bien montré Patrick Quinqueton ce matin, mais parce qu’il faut regarder les choses en face : la majorité du parti dominant de la gauche a bien un projet, c’est le projet que nous avons qualifié de social-libéral ; c’est le blairisme français mais qui ne dit pas son nom, qui ne peut pas le dire, tout simplement parce que nous sommes dans un pays où l’on ne s’affiche pas libéral du moins à gauche. Contrer ce projet , faire en sorte qu’il ne soit plus porté comme aujourd’hui par une majorité voilà un défi premier. Mais ne nous berçons pas d’illusion : la tâche est considérable.

Sur les valeurs : l’enjeu est-il nécessairement leur rénovation ? S’agit-il d’en « trouver » ou d’en retrouver ? Est-ce parce qu’il y aurait une décomposition de la société tout entière que les idéaux mêmes sur lesquels se fonde l’horizon du progrès doivent être entièrement revus ? On peut s’interroger sur la portée réelle d’une rénovation des valeurs de la gauche. N’y-a-t-il pas plutôt lieu, en de nombreux domaines, à retrouver des valeurs perdues qui gardent toute leur pertinence ? J’en prendrai deux exemples :

L’émancipation, elle-même liée à la promotion sociale. Dans une société hantée par la mobilité descendante comme disent les sociologues, ces mots ont disparu du vocabulaire des partis et mouvements progressistes . Or ils ont une charge considérable parce qu’ils sont en lien étroit avec les Lumières, notre héritage. Ne faut-il pas revenir vers un vocabulaire qui ouvre l’avenir de l’individu au lieu de la concevoir comme fermé ? Acte de foi, peut-être, mais qui aurait au moins le mérite de refuser la résignation qui est à l’action ce que la « servitude intellectuelle » est à la pensée.

L’indépendance nationale : là aussi le mot est oublié. Nous ne sommes certes plus dans la situation mondiale qui a vu fleurir le non alignement. Mais qui sait si, le multilatéralisme aidant, cette voie ne retrouvera pas une pertinence ? Cette voie ou une autre également fondée sur la juste revendication par les nations de la maîtrise de leur destin. Là encore, ce n’est pas le concept qui a perdu sa pertinence, c’est la domination impériale et surtout l’acceptation de cette domination dans ce qui est –ou devrait être- le camp du progrès qui a contribué à son effacement. Encore est-ce le peuple lui-même (et pas seulement le peuple français, qui, sur la question européenne nous remet sur le bon chemin. Signe encourageant, ou qui devrait l’être pour ceux qui ne veulent pas s’aveugler.

J’en finirai avec cette simple introduction en relevant que la crise de la mondialisation financière est une occasion historique aussi bien de combler le déficit de pensée qui affecte cruellement la gauche que de favoriser un changement de posture. Même sans avoir approfondi l’analyse de cette crise, il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu’elle bouleverse la donne. A quel terme ? Nous l’ignorons, certes. Mais ce que l’on peut espérer est qu’elle permettra de rebattre les cartes au sein d’ une gauche qui aura retrouvé le chemin de l’analyse et de la connaissance du réel et aussi le chemin de la volonté.

Ce sont là au fond les trois questions que posait Emmanuel Kant et qui sont aussi pertinentes pour l’action politique que pour la philosophie : que puis-je savoir ? Que m’est-il permis d’espérer ? Que dois-je faire ?

Je me tourne vers nos intervenants pour aborder les réponses.

Actualités

I Publié le Samedi 6 Septembre 2008 par Anicet Le Pors


Intervention d'Anicet Le Pors, ancien ministre, Université d'été du MRC, Belfort, 6 septembre 2008.


Anicet Le Pors
Anicet Le Pors
Proposer comme premier thème de cette rencontre l’analyse de « l’état de la gauche » depuis un quart de siècle me conduit à trois remarques préliminaires.

Premièrement, la situation de crise – plutôt de décomposition sociale – ne concerne pas spécifiquement la gauche mais la société tout entière ; accréditer l’idée que les difficultés de la gauche devraient être recherchées essentiellement et prioritairement en son sein relèverait, à mon avis d’une démarche erronée.

Deuxièmement, l’analyse ne doit pas être centrée sur les organisations, les appareils, les stratégies d’alliances qui m’apparaissent secondaires et dérisoires, mais sur les causes de la décomposition et les conditions de la recomposition sociale, ce qui ne correspond ni aux mêmes préoccupations ni aux mêmes échéances.

Troisièmement, il faut se garder de plaquer des grilles de lecture anciennes sur les réalités nouvelles – a fortiori sur les perspectives – l’histoire ne se développe pas de manière linéaire, mais de plus en plus sur le mode aléatoire, animée par des contradictions fortes et multiples qui valorisent l’événement, même si on peut continuer de penser qu’en définitive ce sont les hommes et les femmes qui font l’histoire.

J’essaie par conséquent de placer l’analyse sur les questions fondamentales du mouvement historique, sur le très long terme et en m’attachant spécialement à ce qui est nouveau dans ce mouvement. Pour me faire comprendre plus simplement : en recherche de l’essentiel, je n’évoquerai pas les élections présidentielles de 2012.


À quel moment de l’histoire sommes-nous ?

Je n’ai évidemment pas la prétention d’apporter une réponse à cette question. Je veux seulement souligner qu’elle est primordiale et qu’elle doit donc constituer le point de départ de tout raisonnement politique sur l’état actuel de la société et, partant, sur les réponses à apporter.

Pour ce qui me concerne, cela me conduit à opérer un retour aux sources et à m’interroger sur ce qui a été longtemps le fond idéologique de mes convictions : le séquençage qu’opérait le matérialisme historique sur la base de l’analyse marxiste des rapports et des modes de production qui définissait un sens de l’histoire inéluctable faisant se succéder : féodalisme, capitalisme, socialisme et communisme. Cette vision quelque peu dogmatique et insuffisante avait au moins le mérite d’obliger à caractériser chacune de ces étapes, ce qui conduisait à distinguer les différents sous-modèles du capitalisme (de concurrence, de monopole, monopoliste d’État – le CME), et à dire en quoi consistait le socialisme avec notamment la condition nécessaire sinon suffisante de la propriété publique des grands moyens de production, d’échange et de financement. La question qui se pose aujourd’hui est : quelle part de validité conserve cette analyse à laquelle bien peu, à gauche, font aujourd’hui référence ?

De nombreux auteurs ont situé leur analyse en longue période. Je laisse de côté les « déclinologues » aux objectifs trop évidemment intéressés. Je ne retiens pas non plus La fin de l’histoire de Francis Fukuyama (1), et Le choc des civilisations de Samuel Huntington par trop instrumentalisés (2), pour leur préférer Marcel Gauchet. L’auteur du Désenchantement du monde nous propose une interprétation qui me semble pouvoir nous être plus utile. Il ne procède pas à un découpage de l’histoire en périodes successives, mais il tente d’identifier des mouvements qui se superposent, des traits de la période précédente persistant dans la période suivante. Le sens général consiste en un passage de l’hétéronomie (une société sacralisée par le droit divin) à l’autonomie (par émergence et affirmation des droits individuels et de l’État). Il périodise le long effort des sociétés développées pour s’extraire du pouvoir religieux jusqu’à en retrouver la manifestation persistante dans les totalitarismes de classe du XX° siècle. Dans son dernier ouvrage L’avènement de la démocratie, il entreprend de dégager les déterminants de la période à venir (3).

Dans le même esprit, je retiendrai René Rémond qui, dans son livre Regard sur le siècle fixe le début du XX° siècle à la guerre de 1914-1918 et à la révolution soviétique de 1917, son achèvement à la chute du mur de Berlin en 1989 et à la disparition de l’Union soviétique en 1991 . Il le considère comme un siècle prométhéen où l’homme, sous différentes inspirations rationalisantes, a prétendu maîtriser son destin en affirmant son pouvoir sur la nature et la détermination de son histoire, grâce notamment à la science, au progrès et au culte du peuple. L’échec de cette tentative nous laisse désemparés au début de ce siècle, certains ayant prétendu, par ailleurs, qu’après l’expérience matérialiste, il serait spirituel ou ne serait pas, balancement un peu trop facile et simpliste.

Aucune de ces analyses ne nous donne les clés de l’avenir, mais je les ai évoquées pour caractériser le cadre méthodologique dans lequel, de mon point de vue, il convient de se situer. Nous sommes actuellement dans une longue période de décomposition sociale faisant suite aux expériences prométhéennes du siècle dernier, décomposition qu’il nous faut mieux comprendre à défaut de pouvoir dès maintenant la dépasser.


En quoi consiste la décomposition sociale qui nous sert de contexte ?

Les symptômes en sont multiples caractérisant à la fois une crise de la citoyenneté avec « perte des repères », crise des représentations notamment de la forme « parti », crise des médiations associatives, scolaires, familiales. S’il n’existe pas aujourd’hui d’interprétation globale de cette décomposition, du moins peut-on tenter d’en identifier certaines causes majeures. Pour ma part j’en retiendrai cinq.

C’est, en premier lieu, la relativisation de l’État-nation dans le processus de mondialisation. La mondialisation est une donnée sans précédent qui identifie notre époque. « La Terre étant une sphère, ne permet pas aux hommes de se disperser à l’infini, mais les contraint à supporter malgré tout leur propre coexistence » avertissait déjà Emmanuel Kant en 1795. Les affirmations nationales n’ont jamais été aussi nombreuses, mais elles ne sont plus aussi indiscutablement des références, soit qu’elles se soient affaiblies (on ne mourrait plus aussi délibérément pour la patrie dans des sociétés comme la nôtre), soit qu’elles s’exacerbent dans un nationalisme régressif. Cela n’est pas contradictoire avec le fait que l’on peut considérer que la nation, concurrencée aux niveaux infra et supranationaux, est et demeure le niveau le plus pertinent d’articulation du particulier et du général.

En deuxième lieu, la dénaturation du concept de classe sociale oblige à remettre sur le chantier l’analyse du procès de travail et la sociologie du monde du travail. La définition marxiste de la classe par référence aux rapports de production, eux-mêmes déterminés par la propriété des moyens de production, garde une pertinence certaine à la condition d’élargir le champ de l’analyse à celui où s’observe la confrontation du capital et du travail : le monde entier. Les classes se sont complexifiées, technicisées, aussi bien en ce qui concerne la bourgeoisie que la classe ouvrière. Cette dernière confère moins simplement que par le passé une citoyenneté de substitution à ceux qui étaient traditionnellement écartés de l’exercice du pouvoir.

En troisième lieu, les bouleversements spatiaux et géopolitiques modifient fortement les conditions de la transformation sociale. J’entends par là, aussi bien les changements intervenus dans les rapports des grandes puissances et la structuration de leurs échanges, que ceux constatés dans l’organisation et les relations des collectivités territoriales ou encore les transformations urbanistiques des dernières décennies, voire la mise en cause de l’écosystème mondial. L’image de la force tranquille sur fond de village rural ne correspond plus vraiment aux conditions de vie de nos concitoyens. Dans le monde, les zones de surpeuplement vont de pair avec des désertifications de grande ampleur.

En quatrième lieu, des changements dans le domaine des mœurs et des mentalités sont intervenus dans une période historiquement très courte et promettent d’évoluer encore de façon considérable dans le couple et la famille qui était traditionnellement, avec l’école, les lieux privilégiés de formation à la citoyenneté.

Enfin, en cinquième lieu, l’affaiblissement des grandes idéologies de caractère messianique est sans doute le facteur qui marque le plus significativement notre époque. Les ajustements successifs apportés à la théorie néoclassique (concurrence imparfaite, biens collectifs, effets externes, avantages non-marchands) ne sont pas parvenus à réduire l’écart croissant entre théorie et réalité ; dès lors la théorie s’est faite normative . Mais il est vrai que les libéraux ont moins de besoins théoriques que les planificateurs, la communication sur quelques thèmes bien choisis leur suffit, le marché faisant le reste, c’est-à-dire l’essentiel. Par ailleurs, les limites financières sur lesquelles bute aujourd’hui l’État providence ont pour effet de réduire la base idéologique sur laquelle la social-démocratie prétendait fonder une politique de redistribution au service d’une plus grande justice sociale. Enfin, la tension, classique en France notamment, entre marxisme et catholicisme s’est beaucoup affaiblie ; la contradiction entre ces deux principaux pôles de la vie politique nationale est devenue moins féconde sans que de nouveaux antagonismes s’y soient substitués avec la même force.


Que faire ?

Il y aura des élections dans quelques semaines, quelques mois, les prochaines années ; nous élaborerons des programmes et soutiendrons des candidats. Il est normal que des ambitions veuillent se traduire en mandats, mais tout compte fait il s’agit d’un jeu à somme nulle qui n’indique aucun sens dans des conditions où l’on conquiert le pouvoir au centre et la bonne conscience aux extrémités. « Vanité des vanités », là n’est pas l’essentiel. Alors que faire ?

Deux voies de recherche s’ouvrent naturellement.

La première, incontournable, consiste à travailler sur la décomposition, pour analyser les forces qui y siègent, les contradictions qui l’animent, aider ainsi à se situer sur le bon terme afin d’anticiper la recomposition et conjurer l’avènement toujours possible des monstres. C’est dans cet esprit que j’ai écrit, il y a quinze ans Pendant la mue le serpent est aveugle (5), et plus récemment, Éloge de l’échec (6).

La seconde voie de recherche est celle de la recomposition. Elle consisterait à entreprendre un travail de refondation idéologique qui serait susceptible de re-identifier des forces de recomposition sociale dans lesquelles on pourrait reconnaître la gauche. Il s’agit là d’une entreprise de grande ampleur. Pour ma part, je retiens sept chantiers (on pourrait parler des « fondamentaux de la gauche ») sur lesquels j’ai réalisé un certain nombre de travaux, mais qui sont sans commune mesure avec le travail collectif qu’il conviendrait, à mon avis, d’entreprendre. Je ne peux, ici, que les énumérer.

Premièrement, nous devons nous saisir de la notion d’intérêt général qui est tout sauf consensuelle, notamment en ce qui concerne la défense et la promotion de son vecteur principal : le service public. La France a une longue tradition en la matière qu’il convient de prolonger et d’enrichir, d’autant plus qu’elle est sévèrement contestée par le pouvoir sarkozyste. Un mouvement important est amorcé avec la pétition « Le service public notre richesse » lancée par une soixantaine de personnalités d’horizons très divers et déjà signée par plus de 40 000 personnes. Je souhaite bien évidemment que le MRC et ses adhérents s’y associent (7). Dans un monde de plus en plus interdépendant, le XXI° siècle pourrait et devrait être l’ « âge d’or » du service public.

Deuxième question intimement liée à la précédente : celle de l’appropriation sociale, concept que j’avance non pour le substituer à celui de propriété publique mais pour l’enrichir en tenant compte des enseignements de l’expérience, notamment des nationalisations réalisées en 1982. Il est loin le temps où le PS soutenait que « Là où est la propriété, là est le pouvoir » et où le PCF faisait de la réalisation d’un « seuil minimum de nationalisations » la condition de tout changement radical significatif. On ne conteste plus que le gouvernement de Lionel Jospin a privatisé plus que les gouvernements Juppé et Balladur. Aujourd’hui, seuls les capitalistes accordent de l’importance à la propriété. La gauche a abandonné le chantier si j’excepte une brochure de la Fondation Copernic sur L’appropriation sociale à laquelle j’ai contribué en 2002 (8). Bien sûr, l’appropriation sociale devrait de plus en plus s’effectuer sur une base internationale voir mondiale et concerner un certain nombre de biens publics tels que : l’eau, certaines ressources du sol et du sous-sol, la production de nombre de biens et de services, sans pour autant exclure, bien entendu, de nouvelles nationalisations.

Troisièmement, la citoyenneté est un thème de prédilection du MRC et il était à la mode, il y a quelques années sans que ses utilisateurs aient fait preuve de beaucoup de rigueur dans sa pratique. Ce concept n’est évidemment pas donné une fois pour toutes et doit faire l’objet d’une réflexion permanente sur ses dimensions constitutives : ses valeurs, les moyens de son exercice, sa dynamique dans une Europe et un monde de plus en plus interdépendants ce qui doit conduire, à mon sens, à s’intéresser corrélativement au concept de « subsidiarité démocratique ». L’un des avantages de la crise est aujourd’hui de renvoyer vers le sujet la responsabilité de la reconstitution de la citoyenneté sur la base de ses engagements multiples et singuliers que l’on pourrait considérer comme son « génome de citoyenneté ». J’ai écrit un « Que sais-je ? » sur la citoyenneté auquel je renvoie (9). On lira avec profit ce que dit sur le même sujet le prix Nobel d’économie Amartya-Sen dans son dernier livre Identité et violence (10).

Quatrièmement, je détache le principe de laïcité de la citoyenneté en raison de son importance particulière dans la recomposition. Les diverses déclarations du Président de la République sur le sujet mettent plus que jamais la question à l’ordre du jour, mais un trouble me semble s’installer au sein de la gauche elle-même où s’expriment des positions tendant par exemple à demander à l’État de faire respecter le principe d’égalité entre religions ce qui, à mon avis, contrevient à celui de laïcité. Plus généralement, les prises de positions invitant la France à ratifier la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales ou la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires me semble participer d’une dérive communautariste qui n’est pas acceptable pour ceux qui soutiennent, comme je le fais, la vocation de la laïcité à l’universalité.

Cinquièmement, dans un monde où se développent les échanges de biens, de services et de financements, la circulation des hommes rend inévitable une approche des questions de l’immigration et de l’asile plus ouverte. Nous sommes plusieurs ici, praticiens du droit d’asile à la Cour nationale du droit d’asile, à connaître la difficulté de se situer entre deux positions opposées également inacceptables : une naïveté qui laisserait le champ libre aux menées des dictateurs et des maffias et une rigueur qui confinerait à la xénophobie. Droit de cité et droit d’asile sont inséparables. C’est dans cet esprit que j’ai rédigé, avec celui sur la citoyenneté, un « Que sais-je ? » sur Le droit d’asile (11).

Sixièmement, la question institutionnelle, qu’il était de bon ton, il y a peu, de considérer comme secondaire au regard des questions sociales, ne saurait aujourd’hui être éludée après ses derniers développements ; je pense en particulier aux fantaisies des uns et des autres sur le thème de la VI° République et surtout au récent débat sur la loi constitutionnelle qui a engagé la constitutionnalisation du sarkozysme (12). Après le « parlementarisme rationalisé » de ses débuts, la « monarchie aléatoire » des cohabitations, on est aujourd’hui dans une « dérive bonapartiste » de la V° République qu’elle portait d’ailleurs en elle dès ses origines. Je ne vois pas comment aujourd’hui une recomposition de la gauche pourrait s’accommoder de ces institutions, a fortiori d’un régime plus franchement présidentiel. Favorable à un régime franchement parlementaire, je suis évidemment en franc désaccord avec la position officielle du MRC sur ce sujet.

Enfin, septièmement, dans l’esprit de mes remarques préliminaires, un travail important doit être réalisé pour parvenir à une interprétation de la mondialisation qui se dégage des stéréotypes actuels d’une mondialisation réduite à celle du capital et reçue comme une fatalité. Sans doute la mondialisation libérale tend-elle à occuper l’ensemble du champ des échanges marchands. Mais la mondialisation n’est pas seulement celle du capital pour importante qu’elle soit. Elle concerne tous les domaines de l’activité humaine : les communications, les échanges culturels, la solidarité humanitaire, etc. Dans le même temps, l’idéologie des droits de l’homme a envahi l’espace laissé libre par l’affaissement des grandes idéologies messianiques. Loin de moi l’idée de récuser la référence aux droits de l’homme tels qu’ils s’expriment dans les divers textes qui les consacrent, a fortiori de parler de manière péjorative de « droit-de-l’hommisme » comme certains le font parfois. Mais nous devons aussi rester lucides : les droits de l’homme constituent un ensemble confus en droit positif, sans passé historiquement traçable et non porteur de projet de société. Marcel Gauchet va jusqu’à dire que les droits de l’homme jouent dans la sphère sociale le rôle de régulateur qui est celui du marché dans la sphère économique (13). Rony Brauman déclarait récemment lui aussi que les droits de l’homme ne sauraient constituer à eux seuls une plateforme politique. Je partage ce point de vue.

Mais, et c’est sans doute le plus important pour l’avenir, il y a une prise de conscience croissante de l’unité de destin du genre humain, de la finitude de la planète, d’un « en commun » à définir politiquement, qui donne un sens constructif à la mondialisation à venir. De l’ « en commun » au « communisme », il n’y aurait qu’un pas. Un mot qui, aujourd’hui, subit son passé (14), mais je n’exclue pas qu’il puisse revenir à l’ordre du jour au cours du siècle engagé. Bref, au nom du principe de précaution, un mot à protéger.


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1) Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flamarion, 1992.
2) Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, Odile Jacob, 1997.
3) Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Gallimard, 1985 et L’avènement de la démocratie, tomes I et II, Gallimard, 2007.
4) René Rémond, Regard sur le siècle, Presses de Sciences Po, 2000.
5) Anicet Le Pors, Pendant la mue le serpent est aveugle, Albin Michel, 1994.
6) Anicet Le Pors, Éloge de l’échec, Le Temps des Cerises, 2001.
7) Pour tout contact : contact@service-public-notre-richesse.fr ainsi quewww.service-public-notre-richesse.fr
8) L’appropriation sociale (en coll.), Éd. Syllepse et Fondation Copernic, 2002.
9) Anicet Le Pors, La citoyenneté, PUF, coll. Que sais-je ?, 2005 (3° éd.).
10) Amartya Sen, Identité et violence, Odile Jacob, 2007.
11) Anicet Le Pors, Le droit d’asile, PUF, coll. Que sais-je ?, 2008 (2° éd.).
12) Anicet Le Pors, « Le sarkozysme en voie de constitutionnalisation », L’Humanité, 4 août 2008.
13) Marcel Gauchet, La démocratie contre elle-même, Gallimard, « Tel », 2002.
14) On trouvera un développement de cette idée dans : Anicet Le Pors, « Que reste-t-il du communisme ? », Géopolitique n° 80, PUF, octobre-décembre 2002 ; disponible sur le blog : http://www.anicetlepors.blog.lemonde.fr

Schéma d’intervention de Patrick Quinqueton, Université d’été du MRC, Belfort, 6 septembre 2008.


Patrick Quinqueton (à gauche) discutant avec Anicet Le Pors
Patrick Quinqueton (à gauche) discutant avec Anicet Le Pors
Il nous faut d’abord, sans concession, analyser « l’état de la gauche », son évolution depuis un quart de siècle. Je vous propose une triple approche : les forces sociales, les idées, les organisations. Bien entendu, je me contenterai d’évoquer un certain nombre de sujets sur ces trois axes, sans prétendre à l’exhaustivité.


1 – Les forces sociales qui ont construit historiquement la gauche (les cadres de la République et les classes populaires) sont en déshérence. Et le mythe des « classes moyennes » a contribué à déconstruire toute perspective de changement.

Depuis un quart de siècle, les évolutions sociologiques sont importantes. Mais la façon dont les différentes couches sociales se regardent, s’organisent et se structurent, a aussi beaucoup évolué. Les couches populaires se sont paupérisées. Les inégalités se sont creusées. L’Etat et les services publics ont été affaiblis dans leur capacité à répondre aux besoins collectifs. C’est vrai. Mais c’est dans le discours public sur les acteurs sociaux que l’évolution est la plus nette, y compris à gauche.

Le discours de la gauche a progressivement glissé d’un discours qui s’adresse à des acteurs de l’histoire, comme citoyens ou comme travailleurs, à un discours qui s’adresse aux victimes, aux exclus, aux « personnes défavorisées ». Or, c’est loin d’être sans conséquences sur la capacité de mobilisation.

Quand on s’adresse à des citoyens ou à des travailleurs, on les invite à l’action collective pour des progrès possibles, à l’effort national pour développer et moderniser le pays, à la solidarité pour faire face aux difficultés qui se présentent.

Quand on s’adresse aux victimes, aux exclus, aux personnes défavorisées, on les plaint, on leur apporte généreusement un secours. L’action collective devient somme de secours individuels, la solidarité se mue imperceptiblement en une version à peine modernisée de la charité. On s’apercevra peut-être un jour que le RMI, ou le RSA, n’est pas exactement ce qui mobilise les citoyens. C’est un discours de « dames patronnesses », que prononce la gauche quand elle parle de sa propre politique en direction des exclus.

Le passage de l’un à l’autre s’est accompagné, avec l’individualisation, d’une perspective d’action collective voire politique à une perspective d’action contentieuse de chacun, au nom, par exemple, du droit au logement.

Pourtant, le mythe de la fin de la classe ouvrière n’a pas de sens sociologique : il y a toujours la même proportion d’ouvriers et d’employés dans la population active d’un pays comme la France. Le fait de l’occulter a, lui, un sens politique précis.

Les classes populaires ont été rejetées à la périphérie des villes. L’intéressante étude de Christophe Noyé et Christophe Guilluy, « Atlas des nouvelles fractures sociales en France » le démontre de façon éloquente. C’est là où la vie sociale est la moins structurée, dans la périphérie au-delà même des banlieues, que les classes populaires ont émigré, avec la fameuse « accession à la propriété », dont le mythe fonctionne encore si l’on regarde la politique du gouvernement actuel. En fait, les travailleurs sont relégués loin des lieux où les choses se décident.

En France, la gauche s’est aussi construite, avec la République, sur les « hussards » qu’étaient les enseignants. En jouant à grande échelle le rôle d’intellectuels organiques, ils ont contribué à la structuration d’une gauche originale, au point que l’on a pu parler à certains moments de la « république des professeurs ». Mais le désenchantement, faute d’objectifs clairs donnés par les gouvernements, de droite comme de gauche, en matière de contenus, de programmes et de réussite scolaire, s’ajoutant au dénigrement des fonctionnaires, a désespéré les enseignants, au point que beaucoup d’entre eux se vivent, parfois à l’excès, comme dans une « forteresse assiégée », ce qui ne permet pas d’ailleurs la reconstruction de solidarités avec les classes populaires.

Avec la montée des idées libérales, s’est développé une sorte d’hyper-individualisme de consommateur et d’épargnant qui s’est développé dans nos sociétés occidentales, qui s’accommode mal des combats collectifs.

Tout le monde est réputé un peu actionnaire (ce qui est d’ailleurs loin d’être exact). Et, dès lors, les intérêts de l’épargnant qui a placé ses économies en SICAV est présenté comme le même que celui des patrons des entreprises du CAC 40. Pendant ce temps, le livret A est banalisé pour lui faire perdre toute visibilité dans les classes populaires, qui doivent, elles aussi, placer leurs économies dans la sphère spéculative. Il suffit d’écouter n’importe quel bulletin radiophonique ou télévisé sur la Bourse pour se rendre compte que la valeur des actions est le critère implicite de la bonne santé de l’économie, donc de l’épargne, donc des revenus de toute la population.

Cela conduit à ce que quiconque a quelques petites économies déplace ses solidarités, son sentiment d’appartenance, vers d’autres intérêts que ses intérêts réels. Il est vrai que quand les salaires n’augmentent pas, on attache une plus grande importance au produit de l’épargne, au point d’oublier que l’inégalité devant les placements est encore plus grande que celle entre les salaires.

La rente est aujourd’hui beaucoup mieux considérée que le travail. Et d’ailleurs, le président de la République en a tiré les conclusions dans la loi dite TEPA (travail emploi pouvoir d’achat) : les sommes consacrées aux exonérations des plus gros rentiers (le bouclier fiscal, la baisse de l’imposition sur les hauts revenus) sont cinq fois plus élevées que celles dédiées au désormais fameux « travailler plus pour gagner plus », dont il fait tant de cas mais qu’il ne prend lui-même pas au sérieux.

Il faudrait aussi regarder plus précisément en quoi Internet a accentué certaines fractures sociales et culturelles, notamment générationnelles, tout en développant de nouveaux moyens d’information et de combat politique. Il est nécessaire que la gauche comprenne précisément ce que ce moyen de communication produit chez les individus pour en faire un outil de citoyenneté.

Le cas du référendum français de 2005 rejetant le projet de constitution européenne est d’ailleurs un de ceux qui permettent de voir que, par des moyens originaux, on peut, dans un contexte exceptionnel, reconstituer de vraies solidarités de classes.

Il est probable que la reconstruction d’un « front de classe » qui puisse porter un projet progressiste passe par l’appui de ceux qui vivent principalement de leur travail (qui inclut les retraités qui vivent de leur travail passé et les chômeurs qui recherchent un travail) contre ceux qui vivent principalement de la rente. Mais un travail important d’explication est nécessaire si la gauche veut éviter les malentendus.



2 – Les idées libérales ont triomphé, paradoxalement avant-même l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Du coup, on en est à se demander ce que sont aujourd’hui des idées de gauche. Il faut d’abord dresser le tableau des difficultés et des impasses idéologiques de la gauche. Et identifier les principales défaites intellectuelles de la gauche.

Les débats intellectuels des années 1970 ont consacré la montée en puissance des « Chicago boys », autour de Milton Friedmann, qui, après avoir vendu leurs idées au général Pinochet au Chili, ont créé les conditions idéologiques de la victoire de Margaret Thatcher en 1979 et de celle de Ronald Reagan en 1980.

En prenant la gauche de gouvernement à contrepied, ce discours puisait sa force dans la limite des politiques interventionnistes face à la montée du chômage dans les années 1970 et 1980. Mais la gauche française n’a pas su y faire face efficacement. La théorisation de la « parenthèse » libérale de 1983, qui n’a jamais été refermée, a sans doute contribué à la défaite des idées de gauche, du fait de la faiblesse de l’explication politique : si, quand cela va mal, on est obligé d’aller puiser dans les idées de l’adversaire et qu’on le théorise, c’est que l’adversaire a raison. Identifier la « pause dans les réformes » et le retour à des politiques libérales, cela délégitime les réformes que l’on entend conduire.

La seconde défaite intellectuelle de la gauche a été, sans qu’elle l’ait toujours analysé clairement, l’effondrement de l’Union soviétique. Cela peut sembler curieux pour la social-démocratie, qui n’est précisément pas suspecte d’avoir soutenu Staline ou l’URSS. Mais elle en était le miroir. Et cette implosion a permis la théorisation de la « fin de l’histoire », comme celle d’un moment où il n’existait plus de modèles pour concurrencer le modèle au pouvoir dans les pays occidentaux, c’est-à-dire le modèle du libéralisme et de la financiarisation de l’économie.

Certaines analyses historiques ont contribué fortement à faire de la « révélation » des crimes de Staline, puis de l’effondrement de l’URSS l’occasion d’un affaiblissement des idées de gauche. En effet, la présentation de la Révolution française et plus précisément des jacobins comme ceux qui ont rendu idéologiquement possible le totalitarisme, a conduit à la dévaluation de toute idée de gauche ou de progrès.

Ceci s’est produit en deux temps, d’abord après la « révélation » des crimes de Staline, qui n’en était une dans les années 1970 que pour ceux qui, anciens militants du PCF ou compagnons de route, avaient alors fermé les yeux et se sont plus facilement attaqués à la Révolution française pour excuser leur propre aveuglement passé. Les nouveaux philosophes surfaient sur cette vague, d’autant plus qu’ils venaient de l’extrême-gauche. Cela a conduit aussi, du fait de sa propre cécité, à l’effondrement du PCF. Mais, dans un second temps, dans les années 1990, le même courant de pensée a surfé sur l’effondrement de l’URSS pour dévaluer tout ce qui entravait la libre domination des idées libérales, c'est-à-dire la nation, l’égalité, l’Etat, et plus largement toute intervention publique dans l’économie et la société, immédiatement suspectée de préparer la dictature et pourquoi pas, le goulag.

Mais il, est une troisième défaite sur le terrain des idées, c’est celle de la faible résistance à la première guerre du golfe en 1991, voire pour certains, à la seconde. C’était le consentement anticipé à la guerre des civilisations, ou plus trivialement, la première ratonnade applaudie par les intellectuels dits de gauche.En effet, en suivant aveuglément les Etats-Unis dans leur croisade militaire pour délivrer le Koweit (dont l’invasion était d’autant plus un péché qu’il s’agit d’une grande puissance financière), les européens ont créé les conditions de la fracture entre l’occident et le monde musulman. Les événements des années 1990 en Algérie sont aussi, parmi d’autres causes, le fruit de cette première guerre. A fortiori pour l’intervention américaine en Irak.

Ceci se poursuit avec l’ambiguïté de la lutte contre le terrorisme, combien nécessaire, mais mal définie, et donc source de confusions. Et les débats actuels sur la présence militaire française en Afghanistan montent bien en quoi les intellectuels français à la remorque des néoconservateurs américains sont dans l’impasse.

Dans le mouvement anti ou altermondialiste, la gauche française est par ailleurs ou pour cela assez peu présente, ce qui s’explique sans doute par une vision internationale assez limitée à l’Europe, ou plutôt centrée sur l’Europe de Bruxelles, et sur le rapport de l’Europe aux Etats-Unis.

Ces défaites idéologiques, la gauche ne les a pas vues venir et ne les a donc pas théorisées, en choisissant l’évitement.

Du coup, la gauche s’est un peu perdue entre les concessions au libéralisme ambiant. Elle s’est réfugiée soit dans la recherche de paradigmes de substitution, soit dans un discours désincarné sur les droits de l’homme ou le développement durable, soit dans un localisme sans perspectives, soit dans un discours de radicalité sans débouchés.

La recherche de paradigmes de substitution s’est illustrée notamment avec l’Europe comme projet de substitution au socialisme, après le tournant de la rigueur. Au prix d’une confusion entre internationalisme et européisme, la tradition socialiste a survalorisé sans aucun esprit critique la perspective européenne, parée de toutes les vertus. Jean-Pierre Chevènement a, dans un livre paru il y a quelques années, décrit la « faute de M. Monnet », le fameux « détour » pour construire l’Europe consistant surtout à se détourner des peuples. Et les esprits distraits ne devraient pas oublier que ce grand visionnaire qu’est sensé être Robert Schuman avait tout de même voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain en juillet 1940. C’était donc, dès le départ, l’Europe contre les peuples. L’Europe a fonctionné à gauche à la fois comme un paradigme de substitution et comme un moyen d’évitement des difficultés nationales et des mouvements sociaux, ainsi que comme un moyen présentable d’entrer dans le consensus néolibéral par la petite porte. Et il est assez frappant de voir à quel point la gauche française a une perception de l’Europe très centrée sur les institutions communautaires. La connaissance de la vie politique et sociale chez nos principaux partenaires européens est assez lacunaire. Mais je crains que cela ne se limite pas à la gauche.

Les discours désincarnés sur les droits de l’homme, puis sur le développement durable sont une autre impasse de la gauche. Non pas que les droits de l’homme soient une question négligeable ou que le développement durable ne soit pas un objectif à atteindre. Ceux qui militent en ce sens sont estimables. Et il y a des combats à mener dans ces domaines. Mais politiquement il s’agit le plus souvent de discours pieux qui ne s’articulent en rien sur la réalité sociale et sont d’ailleurs inefficaces au regard des objectifs qu’ils se fixent, sauf pour se donner bonne conscience. Ce sont d’ailleurs avant tout des postures politiques.

L’autre écueil idéologique a été l’expérimentation sociale, qui a sombré à gauche dans un localisme de mauvais aloi. Si l’on ne peut pas résoudre les grands problèmes, essayons d’expérimenter des solutions locales. Je suis moi aussi élu local en Lorraine, et je ne néglige pas cet aspect des choses. Mais cette pensée, partie du rocardisme, qui en faisait un axe de son identité, a sombré, sans aucun débat sur les politiques publiques qui y sont menées, dans l’idéalisation des pouvoirs locaux. Cela a surtout l’avantage de distribuer des postes aux militants du parti, ainsi que de permettre aux carrières politiques de se poursuivre localement quand le corps électoral vous inflige une cuisante défaite aux élections nationales.

Le discours de radicalité est une autre tentation de la gauche. C’est si plaisant d’échapper aux contradictions de la gestion en fixant des objectifs dont les citoyens ne peuvent jamais juger de la pertinence, dès lors qu’ils n’ont jamais à être mis en œuvre. La tentation de certains intellectuels de se satisfaire d’un discours radical rencontre d’ailleurs celle de certains des gestionnaires de ne plus se laisser interroger sur leur pratique. La construction d’une gauche radicale à côté d’une gauche de gouvernement, qui peut satisfaire apparemment l’une et l’autre, c’est à coup sûr la défaite de la gauche, dans les idées comme au gouvernement.

Dans le même temps, les idées républicaines cèdent le pas devant les obscurantismes de toutes sortes et les replis communautaires. Les idées républicaines existent en France, et elles sont présentes dans la gauche. Mais elles ont à faire face à l’une des conséquences du néolibéralisme, qui est la délégitimation de toute construction collective et la survalorisation de l’individu comme consommateur. Sans doute aussi, l’une des faiblesses des courants républicains (et nous n’y échappons pas toujours) est de se présenter l’idée républicaine comme un âge d’or auquel il faudrait revenir, alors qu’il est surtout urgent de la projeter dans l’avenir, comme le cadre possible de la solution des problèmes contemporains. C’est un œil critique contre les conformismes et les idées toutes faites, contre tous les communautarismes, pour reprendre le titre du livre de Julien Landfried.



3 – Les organisations de gauche sont à bout de souffle. C’est vrai de ses partis politiques, comme des organisations sociales qui, par leur action, contribuent à la transformation du monde.

Les syndicats, traditionnellement forts dans certains pays et plus faibles dans d’autres, ont en 25 ans perdu la moitié de leurs adhérents en Europe. Cet affaiblissement est vrai partout, en Allemagne ou en Suède où le syndicalisme est traditionnellement fort, et en France où il est plus faible et semble toutefois se stabiliser mais à un niveau bas. Mais en même temps que leur faiblesse, les confédérations se sont multipliées, avec l’ajout aux cinq reconnues représentatives de deux nouvelles, ce qui est bon pour le renouvellement mais accroit la division. C’est pourquoi il ne faut pas négliger la position commune du 9 avril dernier, qui pousse à leur renforcement, voire à leur regroupement.

Les mouvements d’éducation populaire, que l’on désigne aujourd’hui sous l’expression « les associations », sont très affaiblis. Il se trouve que, dans mon activité bénévole, je préside un réseau national d’associations, l’UNHAJ (Union nationale pour l’habitat des jeunes), qui fédère des associations ‘et autres) gérant des foyers de jeunes travailleurs et des services logement pour les jeunes. Je connais, dans ce cadre, de nombreux responsables associatifs. Issu de l’éducation populaire de l’après-guerre, le monde associatif est aujourd’hui affaibli dans sa substance. Le projet associatif est souvent absent, laissant la place à la gestion quotidienne d’activités, ce qui ne contribue pas à en faire un pôle de changement. Les grands mouvements ont de plus en plus de mal à fédérer des initiatives autour d’idées progressistes. Pourtant, là aussi, la volonté de projet collectif n’est pas absente, même s’il est difficile à penser.

Dans d’autres domaines, les mutuelles, à l’origine de la sécurité sociale, sont peu à peu normalisées sous la double influence de la gestion financière de la protection sociale et de la concurrence d’assurances privées profitables. Elles ne sont donc plus suffisamment des pôles de contestation et d’innovation des politiques sociales.

Les ONG, dites « tiers-mondistes » à l’origine lorsqu’elles sont apparues dans les années 1960, étaient aussi un des éléments de l’internationalisme progressiste. Mais beaucoup sont aujourd’hui entrées dans l’ère libérale. Il s’agit pour les plus connues de conforter l’image de l’homme blanc occidental se penchant charitablement sur la misère du monde. Et ce n’est donc pas par hasard que Bernard Kouchner est ministre de Sarkozy.

Il n’est plus question d’agir pour le développement des pays du tiers monde. Pourtant, il faut reconnaître qu’un certain nombre d’organisations ont progressé dans cette orientation en soutenant l’émergence d’organisations locales dans le sud de la planète. Et ce sont aussi ces organisations qui ont nourri les forums dits altermondialistes. Cela montre que ce vivier tiers-mondiste a nourri le meilleur et le pire.

Comme on le voit, les organisations qui ont pesé sur la gauche et l’ont alimentée en militants sont dans un état d’affaiblissement même si ici et là il subsiste des îlots de résistance et d’envie de changement. Mais il faut aussi, exercice délicat, faire le point sur les organisations politiques de la gauche.

Le PS est un parti d’élus et n’a plus vraiment de projet fédérateur. Contrairement à ce qui est seriné dans les médias à la suite de l’Université d’été de La Rochelle le week-end dernier, ce n’est pas d’un déficit de leadership qu’il souffre. Principalement. C’est plutôt de l’absence d’un projet commun et rassembleur pour le monde du travail, pour la gauche et pour le pays. La plus grande difficulté est là : les citoyens français sont aujourd’hui dans l’incapacité de savoir ce que pense le parti socialiste, autrement que par une suite de prises de positions qu’ils peuvent apprécier mais dont il ne voient pas le sens.

Le PCF a beaucoup perdu de militants et s’est effondré électoralement. La banlieue rouge et les villes ouvrières de provinces lui sont peu à peu grignotées. Il reste une capacité de mobilisation, malheureusement souvent défensive. Il reste la fête de l’Huma, et ce n’est pas rien comme lieu de rendez-vous des forces de progrès.

La LCR, qui se transforme en NPA, est dans une perspective stratégique dangereuse pour la gauche toute entière, même si elle peut rassurer certains sociaux-libéraux, qui redoutent les mises en causes radicales. Mais rien ne serait pire pour la gauche que la séparation entre une gauche de gestion qui ne changerait plus rien et une gauche radicale qui parlerait sans jamais entrer dan le changement réel.

Les Verts n’ont pas su sortir du concept de nature, qui est profondément réactionnaire, pour développer une véritable culture du développement durable. Et ils se sont mués en un petit groupe de pression erratique.

Les radicaux n’ont qu’à la marge et dans quelques rares départements su faire vivre la tradition d’une gauche républicaine d’émancipation.

Il ne nous faut pas seulement critiquer les autres. Force est de constater que le projet d’un mouvement républicain et citoyen que nous portons depuis 1993 n’a pas véritablement rassemblé ni pris forme.

Par la force des choses, c’est autour du PS que se fera ou ne se fera pas la structuration de la gauche, à moins d’une improbable décomposition. Et il faut bien dire que le groupe de liaison qui a été mis en place depuis quelques mois est bien poussif.

Il existe aussi un problème lié à la base très étroite des militants du PS. La gauche française repose sur les décisions de 100 000 personnes, dont la moitié d’élus, légitimement attachés à leur siège. Il faudra soit que cette base s’élargisse réellement, soit qu’un mode particulier d’ouverture au peuple de gauche soit mis en place.

Pour notre part, nous pensons même que c’est par une refondation de toute la gauche, à partir d’un projet républicain dynamique, que ce sera possible. Mais toutes les formules qui permettront d’avancer sont bonnes à prendre.
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