Tribune de Bruno Moschetto : « Un retour à une inflation maîtrisée relancerait la croissance »


Dans une tribune au « Monde », le secrétaire national du MRC, économiste, estime que la crise actuelle doit pousser les pays européens à fixer une cible d’inflation à 5 % et à opérer une « mutation monétaire ».


Tribune parue dans Le Monde du 14 février 2019

"Tribune. De la Libération jusqu’en 1958, l’économie française présentait les caractéristiques suivantes : un fort taux de croissance, un quasi plein emploi et une inflation à deux chiffres. La balance commerciale systématiquement déficitaire conduisait à procéder à des dévaluations compétitives.

Pendant la première décennie de la Ve République, les grands équilibres économiques étaient maîtrisés et l’inflation avait été réduite sous les présidences de De Gaulle et Pompidou. Mais elle se manifesta de nouveau sous celle de Giscard d’Estaing, pour bondir à 15 % en 1981. Un tel taux érodait la valeur de la monnaie, permettant à un accédant à la propriété immobilière de voir le montant de sa dette inchangé en valeur nominale mais en fait réduite en valeur relative de 50 % au bout de trois ans puisque les revenus des salariés étaient automatiquement indexés sur l’inflation.

Pour mettre un terme à celle-ci, notre pays s’est engagé depuis 1983 dans un cycle ininterrompu de désinflation compétitive, appliquée par tous les ministres de l’économie qui se sont succédé depuis Pierre Bérégovoy jusqu’à Edmond Alphandery. En 1992, la politique de désinflation compétitive avait porté ses fruits : l’inflation était significativement réduite et notre commerce extérieur, redevenu excédentaire du fait de la compétitivité de nos prix, permettait d’initier une politique de l’offre aussi bien au plan externe qu’interne.
Mais le sauvetage de la monnaie ne s’est pas fait sans conséquences. La réduction du taux d’inflation entraine – selon la courbe de Phillips – un accroissement corrélatif du taux de chômage. Ainsi est apparu un premier clivage entre ceux qui ont un emploi et ceux qui n’en n’ont pas.

L’émergence de deux nations

En luttant vigoureusement contre l’inflation, le choix a été fait de protéger les détenteurs d’avoirs monétaires devenus stables et attractifs, au détriment de ceux qui ne bénéficient plus de l’érosion de leur endettement. Ainsi est apparu un deuxième clivage, entre les seniors et les juniors cette fois. « Une inflation à 5 % se traduit aussi par un accroissement en valeur du prix de tous les biens et services, et par là, du montant du PIB de 100 milliards d’euros »

L’addition de ces deux clivages a contribué à la formation de deux nations, ainsi que le stigmatisait déjà Benjamin Disraeli dans son ouvrage Sybil and the Two Nations (1845). En France, à l’heure actuelle coexistent deux nations : au centre, des ménages très riches ; dans les métropoles et à la périphérie rurale, des territoires très pauvres. Comment en sortir ?

En remplaçant la politique de l’offre par une politique de la demande. Une dynamique politique de la demande nécessite de financer celle-ci par le déficit ou l’inflation. Ainsi, Olivier Blanchard, alors chef économiste du FMI, avait conseillé il y a déjà plus de cinq ans à Mario Draghi [président de la banque centrale européenne (BCE)] de porter la cible d’inflation de la BCE de 2 % à 5 %. Un retour à une inflation maîtrisée entraînerait une augmentation de l’ensemble des revenus et une relance de la croissance, certes financée par une augmentation du déficit public ou par la création monétaire.

La France, avec une dette de 2 000 milliards d’euros et un PIB de 2 000 milliards d’euros, connaît un taux d’endettement de 100 %. Avec une inflation de 5 %, sa dette de 2 000 millards serait réduite en valeur relative à 1 900 milliards et le taux d’endettement passerait à 95 %. Mais cette façon statistique et statique de voir les choses doit être complétée par une vision plus dynamique de celles-ci. Une inflation à 5 % se traduit aussi par un accroissement en valeur du prix de tous les biens et services, et par là, du montant du PIB de 100 milliards d’euros.

Cette somme peut servir à financer un déficit de même ampleur, soit une marge de manœuvre équivalente à dix fois celle concédée par le pouvoir pour tenter de calmer les revendications des « gilets jaunes ». La dette réduite en valeur relative à 1 900 milliards et majorée d’un déficit de 100 milliards donne à nouveau un taux d’endettement de 100 %. Mais en « sacrifiant » ainsi la monnaie, on contribue à sauver l’économie…

Rejet des contraintes européennes

Certains objecteront qu’une telle relance de la demande par l’inflation entraînerait corrélativement une augmentation des importations. Une telle hypothèse n’est recevable qu’en partie. Dans des économies avancées telles que la nôtre, la formation du PIB résulte à hauteur de 70 % de la production des services et à hauteur de 30 % des biens. Mais comme les services ne font pratiquement pas l’objet d’échanges extérieurs, seuls les échanges de biens contribuent à la détérioration de la balance commerciale d’une façon limitée.

L’adoption de cette « autre politique » nécessite le rejet des contraintes européennes issues des traités de Maastricht, d’Amsterdam et de Bruxelles. Un tel rejet impliquerait de transformer notre monnaie unique, l’euro, en monnaie commune, l’euro-franc. L’euro serait toujours notre monnaie telle que définie par l’article 1 de notre Code monétaire et financier : « L’euro est la monnaie de la France. » Mais cette mutation monétaire ne se traduirait pas par un accroissement de nos dettes publiques ou privées à l’égard des résidents ou des non-résidents, toujours libellées en euros, et ne nécessiterait pas un contrôle des changes puisque notre monnaie fluctuerait librement par rapport à ses pareilles.

Cette mutation monétaire a été reprise par Joseph Stiglitz dans son ouvrage, L’Euro : comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe ? (LLL, 2016). Cette mutation monétaire que nous préconisons est une option. Elle devrait être une ardente obligation pour les Etats de la zone euro qui souhaitent mettre un terme à la crise profonde que nous traversons. Au moment où la croissance ralentit partout en Europe mais aussi aux Etats-Unis et surtout en Chine, il faut choisir plus que jamais d’appliquer enfin une politique de la demande en lieu et place d’une politique de l’offre."
 
 

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