La crise financière fait sentir ses effets sur l’économie réelle en Europe, de façon brutale depuis six mois. Validant l’effet de contagion depuis les Etats-Unis pronostiqué par le FMI mais longtemps dénié par les responsables de la BCE et de l’Eurogroupe, les conditions du crédit se sont rapidement tendues, l’immobilier a été brutalement touché, les exportations se sont déprimées, l’investissement a fortement ralenti.


Dans le même temps, l’explosion de la demande des nouveaux pays industrialisés mais surtout la spéculation alimentée par les liquidités abondamment injectées depuis des années par les banques centrales mais fuyant maintenant les marchés financiers, ont provoqué la flambée des prix des matières premières puis une augmentation de l’inflation. Les politiques publiques européennes et, notamment françaises, étant en permanence défavorables aux salariés, le travail a été dévalué et le pouvoir d’achat atteint. Les différentes réformes des retraites aboutissent à en réduire les montants. A la paupérisation relative des classes moyennes a succédé depuis 18 mois, une baisse du pouvoir d’achat. Malgré une évolution démographique très favorable, le chômage recommence sa croissance.

Le gouvernement est incapable de répondre aux nécessités de la situation de la France. Les marges budgétaires ont été gagées par le paquet fiscal du Président Sarkozy. Les cadeaux aux plus riches et les partis-pris idéologiques ont eu raison de la sauvegarde par notre pays de ses capacités de rebonds.

La politique monétaire se heurte au fondamentalisme libéral de la Banque Centrale Européenne. Sous prétexte de contrer l’inflation et la hausse des salaires qui suivrait celle des matières premières, elle refuse de mener la politique de soutien qui s’imposerait mais échoue à contrôler la hausse des prix. Pour contrer l’inflation, la BCE n’envisage qu’un recul du pouvoir d’achat des Européens.

L’ensemble des pays européens font face à des déficits extérieurs préoccupants. L’exception allemande est un leurre. L’Allemagne a renoué avec sa politique non coopérative et une croissance reposant prioritairement sur les exportations vers ses partenaires européens. Ce faisant, elle y exporte aussi son chômage et masque sa perte de compétitivité mondiale.

Les Etats-Unis arrivent au bout d’un cycle. Leur puissance reposait, depuis les années Reagan, sur un endettement croissant beaucoup plus vite que l’économie et alimentant la spéculation des marchés financiers. De crise financière en crise financière, ce système vacille. Aujourd’hui, ce sont des millions de ménages américains qui doivent en payer les conséquences.

Les institutions économiques multilatérales sont atteintes dans leur crédibilité. Le FMI est devenu financièrement inutile. Ses prescriptions économiques sont unanimement rejetées. Elles ont fait la preuve, partout dans le Monde, de leurs effets catastrophiques. Sa gouvernance, malgré la réforme envisagée, reste en décalage avec la réalité : les pays occidentaux sont devenus débiteurs au niveau mondial.

L’implication politique de l’OMC en faveur du libre-échange est maintenant rejetée. L’Inde et les Etats Unis ont sifflé la fin de la partie de la nième tentative de relance du cycle de Doha.


Le capitalisme financier, qui a été l’horizon de toutes les politiques économiques depuis 25 ans, est épuisé. La négligence des questions sociales, environnementales, et industrielles aussi bien que des enjeux à très long terme que seuls des Etats peuvent assumer, ne peut plus durer.

L’OMC doit se cantonner à son rôle d’arbitre. Les zones régionales d’intégration commerciale doivent être réhabilitées pour permettre une évolution économique et sociale maîtrisée. L’Union européenne doit rétablir la préférence communautaire. Les déséquilibres sociaux, environnementaux et monétaires doivent être pris en considération dans les règles régissant le commerce mondial. A défaut, les pays de l’Union européenne doivent les appliquer dans la cadre de la préférence communautaire.

Le FMI n’a plus de raison d’être. Il doit être absorbé par la Banque mondiale pour l’édification d’une institution réellement multilatérale, plus puissante, au service du financement des infrastructures dans les pays les plus pauvres, notamment d’Afrique.

La BCE doit voir ses statuts modifiés. Ses objectifs doivent intégrer la croissance et l’emploi. Sa transparence doit être améliorée. Ses débats doivent être publics. Ses responsables doivent rendre compte aux parlements nationaux. Ses objectifs en matière d’inflation doivent être élargis aux prix des actifs financiers ou immobiliers pour prévenir le renouvellement de crise spéculative. Ses instruments d’intervention doivent être élargis (encadrement du crédit, réescompte…) pour lui permettre d’atteindre plusieurs objectifs (inflation, taux de change, croissance, emploi).

L’Eurogroupe doit être transformé en véritable gouvernement économique. Il doit veiller à la cohérence des politiques nationales en fonction d’un objectif de croissance et de plein emploi, notamment en dissuadant ses membres de mener des politiques non coopératives. Il doit prendre le relais des politiques malthusiennes découlant du pacte de stabilité qui doit être fondamentalement rénové. Les mouvements de capitaux doivent être encadrés par des mécanismes de sauvegarde des intérêts stratégiques de chaque pays européens.

Le paquet fiscal doit être abrogé. Son montant doit être consacré au soutien des ménages les plus en difficulté et aux investissements de la connaissance (recherche, formation, infrastructures technologiques). L’encadrement législatif des relations sociales doit veiller au rôle des représentants des salariés et à celui des branches pour permettre des évolutions favorables au travail, en particulier en termes de pouvoir d’achat. Les exonérations patronales doivent être systématiquement conditionnées à l’évolution des relations sociales.


La gauche doit affronter le capitalisme financier. Le libre-échange, la mise en concurrence mondiale des mains d’œuvre, les marchés financiers, la spéculation, le creusement des inégalités ne sont pas son horizon. Elle doit prendre des risques politiques et devenir force de proposition d’une véritable alternative économique et sociale.

Actualités

I Publié le Jeudi 11 Septembre 2008 par MRC


La crise alimentaire mondiale, qui touche de nombreux pays pauvres, ainsi que l’extrême volatilité des prix des principales matières premières agricoles, qui en est à l’origine depuis 2006, justifient pleinement l’intervention des pouvoirs publics et mettent à mal les options libérales défendues avec aplomb par la Commission européenne et les Britanniques.


La PAC du début (1962), qui respectait les principes fondateurs (libre circulation des produits agricoles au sein de l’espace européen, protection aux frontières et solidarité financière), a été détournée depuis longtemps par l’intrusion de politiques libérales visant à adapter la PAC à la politique commerciale libérale définie d’abord au sein du GATT, puis de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) à partir de 1995.
En découplant les aides de l’acte de produire, celles-ci sont devenues des aides aux revenus, sans incidence sur l’orientation de production et sans prise en compte des revenus des bénéficiaires.

Un retournement de tendance s’est produit en 2006 sur les prix des produits agricoles, pour une série de raisons, qui vont de la démographie (la population mondiale augmente) au changement d’habitudes alimentaires dans les pays émergents (consommation de viande en Chine, principalement), en passant par la météorologie (sécheresse en Australie).

Mais les raisons essentielles sont la conséquence de décisions politiques : réduction des stocks de céréales (UE), production effrénée d’agrocarburant à base de maïs (USA).
La baisse des prix agricoles et le gel de terres ont entraîné des baisses de production alors que la consommation alimentaire et énergétique était en augmentation. Conséquence évidente : les stocks ont baissé. Ce fut un signal pour les spéculateurs, qui se sont emparés des matières premières agricoles (blé et maïs notamment). Le choix américain de développer l’éthanol à base de maïs a fait de celui-ci la rampe de lancement de la spéculation.

Réorienter l’Union européenne et la PAC

La question de la PAC n’est pas indépendante de la question européenne dans son ensemble. Quel est le danger qui guette aujourd’hui l’Europe et la PAC ? Ce n’est plus le mur de Berlin ni la défunte URSS. C’est « le mur de l’argent », le poids de la spéculation financière, qui menacent la cohésion sociale dans l’immédiat, et, demain, les valeurs de la démocratie et la République.

Réorienter la PAC, c’est se donner les moyens de constituer des stocks stratégiques afin de stabiliser les cours des denrées alimentaires les plus indispensables à la vie et la santé, c’est se dégager de la prééminence de l’Organisation Mondiale du Commerce pour définir une politique agricole tenant compte des besoins et des préoccupations de la société.

Il faut réorienter la PAC en fonction des défis à relever

Le défi de l’alimentation et de la santé

Le point fort de la PAC a été le succès du complexe agroalimentaire (production agricole, industrie alimentaire, mais aussi distribution et restauration), dont l’impact sur l’économie est très important, surtout en France. Ce concept de sécurité appliqué à l’alimentation peut être promu partout dans le monde, en l’adaptant aux situations locales.
Mieux faire le lien entre alimentation et santé, non seulement par le biais de la sécurité sanitaire des aliments, permettrait de réduire considérablement le coût de la santé, en réduisant les causes des maladies. Notre assurance maladie s’en porterait mieux financièrement.

Le défi de l’énergie, du climat et de l’environnement

L’alimentation « contient » beaucoup de pétrole. Celui-ci a une place prépondérante dans la formation des prix (emballage, transport, stockage, réfrigération).
Le problème essentiel de l’agriculture en Europe est l’énergie, dont une grande part est importée. Les agrocarburants actuels ne peuvent être considérés comme une solution, compte tenu de leur piètre rendement énergétique. Economiser l’énergie fossile, limiter autant que possible l’utilisation de produits chimiques, cela revient à produire mieux (bonne qualité) avec moins d’énergie en Europe et en Amérique. Le système agricole et alimentaire devra aussi se re-localiser vis-à-vis des consommateurs et utiliser plus de main-d’œuvre.

Le défi de l’indépendance (OGM, protéines)

L’Europe est importatrice (à l’excès) de protéines végétales pour compléter les rations animales basées sur les céréales et le maïs. Il serait tout à fait possible de réduire considérablement les importations de soja en développant les cultures de luzerne et de colza, dont la complémentarité est efficace. L’Europe réduirait, non seulement sa dépendance en protéines, mais aussi les émissions de gaz à effet de serre, au niveau mondial, en permettant, en outre, de nourrir davantage de personnes. Cette solution aurait, de plus, le mérite d’abaisser notre dépendance au soja OGM, dont les firmes multinationales se servent pour imposer les OGM aux peuples qui ne veulent pas en consommer.

Le défi de la production agricole, durable et économe, suffisante et de qualité

En Europe, et tout particulièrement en France, les systèmes de production sont bien au point. Les agriculteurs ont besoin de visibilité et de stabilité des prix afin de produire de manière efficace et au moindre coût. Ils sont capables de s’adapter aux nouvelles contraintes (énergie, environnement) et aux nécessités de réduire les coûts, en utilisant au mieux la coopération en matière d’équipements et en adoptant de nouvelles techniques de conservation des sols (limitant l’utilisation des tracteurs).
Les pratiques agronomiques associant cultures et élevages doivent être privilégiées.

Le défi de l’organisation, souple et efficace, de régulation des marchés

L’agriculture européenne a pu se développer grâce aux mécanismes de protection aux frontières et de maîtrise de l’offre (stockage, quotas, etc.) mis en place avec la PAC. La question des prix des produits agricoles, de leur niveau et de leur stabilité, est donc primordiale.
C’est pourquoi il est essentiel que la volatilité des marchés soit corrigée par des mécanismes de régulation par filière et par produit, lisibles par tous et bien adaptés aux situations particulières de chaque produit, ce qui implique la concertation permanente entre les différents acteurs économiques concernés, à l’initiative de l’organisme de régulation des marchés.

Le défi de l’attribution des aides publiques

Le découplage des aides par rapport à la production n’est pas acceptable, pas plus que le mode de calcul qui gèle les situations des plus favorisés. Le re-couplage ne l’est pas plus, car il ne faut pas inciter au productivisme. Dans des conditions économiques normales, avec de nouveaux outils de régulation des marchés, les aides publiques généralisées ne seront plus nécessaires.
Les aides devraient être plafonnées et réorientées vers les agriculteurs et paysans qui peinent à vivre de la terre, en raison de handicaps liés à la qualité des sols. L’aide publique, qui devrait être justifiée par des raisons économiques, pourrait être décidée à l’échelon régional ou interrégional (dans le cadre d’enveloppes financières attribuées au niveau européen).

L’Europe à 27 doit repartir sur de nouvelles bases

L’Union européenne doit redéfinir sa politique agricole, car les conditions ont radicalement changé depuis le début des années 1960, l’idéologie libérale tenant lieu, aujourd’hui, de politique agricole dans les instances européennes. Et, il faut tenir compte de la grande diversité des situations de ses 14 millions d’exploitations agricoles (dont 7 en Pologne, Roumanie et Bulgarie).
La France, présidente du Conseil européen, doit se saisir de la crise alimentaire pour lancer une réflexion politique collective. A l’avenir, la PAC devrait se traduire par une coordination des politiques agricoles et alimentaires des 27 et une action cohérente au sein des organismes internationaux (Banque mondiale, Fonds Monétaire International, OMC) afin de réorienter leur action.

Actualités

I Publié le Mardi 9 Septembre 2008 par MRC


350 personnes étaient présentes pour réfléchir sur L'état de la gauche, les enjeux et les perspectives de la refondation républicaine.


Les photos de l'université d'été du MRC à Belfort
Pour voir toutes les photos de l'université d'été, visitez la galerie consacrée aux deux journées de réflexion.

Projet d’intervention de Jean-Pierre Chevènement lors de l'université d'été du MRC, Belfort, dimanche 7 septembre 2008 (seul le prononcé fait foi). Le discours intégral est disponible en format audio à la fin de l'article.


Aider le peuple français à renouer avec son Histoire pour construire une Europe des peuples dans le monde multipolaire de demain
I – Le ralliement à contretemps de la gauche au libéralisme.

La crise de la gauche en France et en Europe tient pour l’essentiel, à mon sens, au fait qu’elle s’est progressivement résignée à accepter comme une fatalité la domination du capital financier, la dictature de l’actionnariat et la loi des multinationales qui, au nom de la globalisation, mettent en concurrence les territoires et les mains-d’œuvre. La mondialisation est une stratégie. Les « armées de réserve industrielle » des pays à bas coûts de production pèsent sur les salaires et la protection sociale en France et en Europe occidentale, mais les pays émergents comme la Chine ne sont pas les premiers responsables de cette régression. Le capitalisme financier qui les domine, eux aussi, n’a pas attendu l’émergence de ces pays pour opérer, dès les années quatre-vingt, le grand renversement du partage de la valeur ajoutée entre le travail et le capital au profit de ce dernier. C’est ce capital financier qui met en œuvre la stratégie de la globalisation. Le chômage a été le principal moyen utilisé pour opérer une véritable déflation salariale, ainsi en France à partir de 1983.

La dérégulation qui a suivi s’insérait dans un dessein libéral néo-conservateur, né dans le monde anglo-saxon et mis en œuvre à partir de la victoire électorale en Grande-Bretagne de Mme Thatcher en 1979 et de M. Reagan aux Etats-Unis, l’année suivante. Cette volonté de déréglementation généralisée théorisée au départ par des économistes comme Friedrich Hayek et Milton Friedman, a correspondu à la volonté des Etats-Unis d’ouvrir les marchés aux produits de leurs multinationales et à leurs investissements, en cassant l’intervention des Etats dans l’économie et en faisant reculer partout, y compris à domicile, l’Etat providence. Cette politique a été mise en œuvre, au niveau mondial, par le GATT, devenu OMC en 1994, et par les politiques d’ajustement structurel du FMI. Elle a été relayée par l’Europe libérale à travers l’Acte Unique de 1987 et le traité de Maastricht de 1992. Elle a enfin été parachevée politiquement par le rapprochement entre les Etats-Unis et la Chine, et l’ouverture de celle-ci aux multinationales dans les années 78-80, et surtout par l’implosion du communisme en 1989-91, suivie de l’application de thérapies de choc libérales aux ex « pays socialistes ». Pour la première fois depuis 1914, l’économie de marché coïncidait à nouveau avec les limites de la planète. C’est ce capitalisme financier qui n’a pu se développer et ne peut se survivre qu’avec le soutien de l’Hyperpuissance américaine qui se débat aujourd’hui dans d’insolubles contradictions.

On se souvient des théories de Francis Fukuyama proclamant, au début des années quatre-vingt-dix « la fin de l’Histoire ». En France, François Furet, dès 1989, déclarait « la Révolution française terminée », en fait, selon lui, depuis Gambetta. La gauche n’avait plus qu’à se convertir au libéralisme. Ce qu’elle a fait avec peut-être plus de réticences apparentes en France que dans le reste de l’Europe, avec Tony Blair en Grande-Bretagne, d’Allema et Walter Veltroni en Italie et Gerhard Schröder en Allemagne, mais qu’elle a fait quand même, à mots couverts, pour finir aujourd’hui par un ralliement officiel au libéralisme, sous couleur de « modernité ». Ralliement si tardif qu’il s’opère aujourd’hui à contretemps : pour s’afficher « moderne », on se dit libéral, au moment où la globalisation libérale entre dans une crise systémique qui, pour la première fois, ouvre la perspective de sa remise en cause !

A son Université d’été de La Rochelle, le parti socialiste a donné le sentiment de se désintéresser des questions de fond, qu’il s’agisse de la crise économique mondiale ou des risques d’une nouvelle guerre froide sur notre continent. Le débat sur l’Europe qui avait traversé le parti socialiste lui-même en 2005 a été refermé. Cette attitude n’est pas tenable dans la durée.

La gauche européenne qui a longtemps défendu « l’Etat-Providence », retarde de plusieurs guerres, pour n’avoir pas su inscrire son projet dans une analyse d’ensemble de l’évolution du capitalisme financier contemporain et de la crise de la globalisation libérale.


II – Une méconnaissance de la nature même de la globalisation.

Comme ses homologues européens, le parti socialiste en France méconnaît, dans la plupart de ses composantes, le rôle central des Etats-Unis dans la globalisation. Ce sont eux qui, dès les années soixante-dix, l’ont impulsée en faisant du dollar la monnaie mondiale, et en se comportant comme si cette monnaie était seulement la leur. John Mc Cain est toujours sur cette ligne quand il déclare : « Le libre-échange sert la politique extérieure des Etats-Unis. » Terrible cécité : La crise financière actuelle n’est pas seulement la conséquence d’une politique bancaire aventurée. Elle résulte du fait que, depuis longtemps, les Etats-Unis vivent au-dessus de leurs moyens. Leur déficit commercial dépasse 700 milliards de dollars, soit 6 % de leur PIB. L’endettement des ménages américains, encouragé par le Trésor et le Federal Reserve Board, équivaut à ce même PIB. L’épargne américaine est dramatiquement insuffisante. Le financement de l’économie des Etats-Unis n’est possible que parce que celle-ci capte 80 % de l’épargne mondiale ! Le monde marche ainsi sur la tête. Pour enrayer la chute du dollar, les Etats-Unis ont choisi avec M. Bush la fuite en avant dans le domaine de la politique extérieure, avec le dessein de contrôler l’essentiel des richesses pétrolières et gazières mondiales. Malgré un budget militaire colossal de plus de 450 milliards de dollars, à lui seul la moitié des budgets de la défense dans le monde, les Etats-Unis se trouvent aujourd’hui enlisés militairement en Irak et en Afghanistan. Le choix est aujourd’hui entre le désengagement ou l’escalade. Logique avec lui-même, M. Mc Cain déclare que les troupes américaines resteront en Irak cent ans, s’il le faut.

C’est cette logique globale que les gauches européenne et française, dans leur majorité, se refusent à comprendre. Elles vivent dans l’illusion irénique qu’un retrait américain d’Irak suffirait à résoudre le problème. La crise de la globalisation libérale et le destin de l’Empire américain sont étroitement liés : on ne peut envisager une refondation progressiste de l’ordre international et l’organisation à l’échelle mondiale d’un nouveau « New-Deal » que dans le cadre d’un monde multipolaire régi par le droit et d’institutions internationales rénovées. C’est cette absence de vision historique et géopolitique qui explique l’incapacité de la gauche française et européenne à proposer une politique réellement alternative. Bien entendu, cette incapacité s’enracine aussi dans un attachement à l’hégémonie américaine, lié à un passé révolu. J’ai parlé d’« occidentalocentrisme » à propos de la politique étrangère de Nicolas Sarkozy. En réalité, cet occidentalocentrisme se retrouve largement dans la pensée de la majorité des dirigeants du PS, ce qui explique leurs contradictions dans le domaine de la politique extérieure, y compris européenne. C’est ainsi qu’ils se révèlent incapables de remettre en cause l’orientation libérale de la construction européenne : beaucoup de dirigeants socialistes ont volé au secours de Nicolas Sarkozy pour faire approuver le traité de Lisbonne. C’est ainsi encore qu’on voit certains de ces dirigeants se lancer dans de dangereuses surenchères sur la situation en Géorgie, comme si celle-ci n’était pas aussi le résultat de la politique américaine mise en œuvre pour s’assurer le contrôle des richesses pétrolières et gazières autour de la Mer Caspienne. Ce n’est pas un hasard si Nicolas Sarkozy utilise Bernard Kouchner et Jean-Pierre Jouyet pour mettre en œuvre sa politique. Celle-ci reflète le consensus de l’Establishment financier et des élites bien pensantes pour mettre en œuvre la politique que j’ai décrite comme « du pareil au même ».

Nous sommes donc confrontés à l’incapacité actuelle de la gauche française à « penser mondial ». La plupart des courants majoritaires du parti socialiste ne se distinguent guère dans la surenchère social-libérale. Ils veulent tous « adapter la France à la mondialisation ». Ils comptent avant tout sur les difficultés et les échecs de la droite pour revenir au pouvoir en 2012. Or, à préparer une alternance sans alternative, ils prennent le risque de se couper non seulement des couches populaires abandonnées à la droite dure ou à la gauche radicale, mais aussi de cette fraction consciente de l’électorat qui entend se déterminer d’abord en fonction des intérêts du pays et d’un projet politique convaincant que j’appelle le « courant républicain », soit deux à trois millions d’électeurs, une minorité donc, mais bien souvent capable de faire la décision.

Beaucoup d’hommes de gauche sincères se bercent encore de l’illusion que l’Union européenne à vingt-sept puisse agir par elle-même pour infléchir le cours de la globalisation libérale, ce dont à mon sens elle est absolument incapable sans une reprise de conscience politique de ses nations, et d’abord de la nôtre.

L’incapacité de la gauche française et européenne à « penser mondial » s’enracine donc dans la crise de l’idée républicaine et dans le discrédit de la nation comme vecteur principal de notre responsabilité vis-à-vis du monde : telle est la thèse que je voudrais au moins esquisser en conclusion de notre Université d’été.


III – Démonisation des nations et régression démocratique.

1. La construction européenne telle qu’elle s’est faite après les deux guerres mondiales a reposé sur l’illusion d’une démocratie post-nationale. Or, la démonisation et la démobilisation des nations comme cadre politique opératoire au profit d’une Europe dominée par des instances technocratiques - Commission, Banque Centrale, Cour de Justice européenne – dont la prépotence ne peut être dissimulée par les oripeaux d’un Parlement fantôme, a livré nos pays d’Europe à des politiques libérales menées au nom du « principe de la concurrence », relayant sur notre continent la globalisation libérale impulsée par les Etats-Unis.

Ce sont les peuples qui ont été frappés d’impuissance par cette démonisation de la nation. Quand on prive les peuples de leur passé, on les prive également de leur avenir. La France serait le pays de l’affaire Dreyfus, le pays de la collaboration et de Vichy, le pays du « Code noir » et de l’esclavagisme, un pays indécrottablement colonialiste. Il faut donc rappeler que la France c’est le pays de la Révolution française dont les adversaires animés par une féroce idéologie antiégalitaire et antisémite ont réussi, en 1894, à faire condamner le capitaine Dreyfus. Mais on oublie de rappeler que dans cette affaire ce sont les républicain, à la fin, qui ont gagné : le capitaine Dreyfus a été solennellement réhabilité en 1906 et la République est sortie victorieuse par la voie du suffrage universel de sa confrontation avec les courants nationalistes et antisémites de la fin du XIXe siècle.

Les contempteurs de la nation nous expliquent que la France a été irréparablement souillée par la collaboration. Ils oublient de dire que la France n’a pas mis au pouvoir un gouvernement fasciste par la voie des urnes. En 1936 elle a élu une Chambre de Front Populaire. La défaite de 1940 a été préparée et utilisée par les adversaires de la République. Mais a-t-on le droit d’oublier le général de Gaulle, la France Libre, Jean Moulin, la Résistance et l’hostilité de l’immense majorité du peuple français à l’occupant nazi ?

Les mêmes contempteurs de la nation française veulent faire de celle-ci la complice du « Code Noir » et de l’esclavagisme. C’est oublier le combat des philosophes, la Révolution, l’abolition de l’esclavage en 1794 par Robespierre et en 1848 par la Seconde République et Victor Schoelcher.

La France serait un pays indécrottablement colonialiste. On retient Voulet-Chanoine mais on oublie Savorgnan de Brazza. On oublie que le peuple français consulté par référendum s’est prononcé massivement pour l’autodétermination de l’Algérie en 1962 et par conséquent pour son indépendance dans la coopération avec la France. Il faut renouer avec notre histoire, avec ses ombres certes, mais aussi avec ses lumières ; C’est la seule manière pour notre peuple de retrouver la raisonnable confiance en lui-même dont il a besoin pour construire à nouveau son avenir.

Et de la même manière les autres peuples d’Europe doivent renouer avec le fil de leur Histoire pour qu’ensemble nous puissions nous tourner vers l’avenir.

2. En même temps que la mise en congé de la nation républicaine débouchait sur la crise du civisme, l’avènement du « tout marché » entraînait le creusement des inégalités, la mise à l’encan des services publics, et le repli sur soi. C’est ainsi que le Président de la Poste, M. Jean-Paul Bailly, déclarait, selon Le Figaro du 29 août, que la mise en Bourse de la Poste aurait deux avantages : « elle aurait l’assentiment de la Commission européenne et pourrait créer un choc culturel au sein de l’entreprise ». Nous sommes bien placés dans nos départements pour observer, avant l’heure, les conséquences de cette privatisation du service public : fermetures de bureaux de postes dans les zones rurales, et les quartiers périphériques, allongement des délais d’acheminement du courrier ordinaire, au prétexte d’affronter la concurrence. C’est à juste titre que le Comité de liaison de la gauche a décidé de lancer une pétition contre la privatisation de la poste.

Mais cette libéralisation à outrance n’est pas tombée du ciel : elle a été voulue ou acceptée par tous nos gouvernements successifs – faut-il rappeler les sommets de Lisbonne et de Barcelone ? M. Jouyet officiait déjà au cabinet du Premier ministre … C’est au nom de la concurrence qu’on a libéralisé les prix de l’énergie, au bénéfice, paraît-il, du consommateur. Curieusement, la facture de l’électricité et du gaz a explosé ! Demain la concurrence prévaudra aussi dans le domaine ferroviaire.

La politique de M. Sarkozy donne ainsi une cohérence d’ensemble à un choix d’alignement sur le tout-marché : le pouvoir d’achat est rogné par l’inflation. Le gouvernement prétend le sauvegarder en supprimant les protections dont bénéficiaient les petits commerces de centre-ville. En fait, « travailler plus et gagner moins », tel est le programme réel que des économistes soutenant le gouvernement, tel M. Nicolas Baverez, revendiquent ouvertement. Sous le nom de « révision générale des politiques publiques », c’est un repli systématique de l’Etat qui se met en œuvre autour des chefs-lieux de régions, laissant les autres départements en quasi déshérence du point de vue de l’administration de l’Etat. Le département lui-même, en tant que collectivité décentralisée, est menacé au prétexte de la suppression d’un échelon administratif, sans qu’on réponde à la question de savoir à quel niveau ses compétences, notamment en matière sociale, seraient mieux exercées. Chacun sent bien que c’est le service public de proximité qui en souffrira en premier lieu. Tout cela se passe en silence, en l’absence de tout débat public.

En réalité, la politique de M. Sarkozy est télescopée de plein fouet par la crise de la globalisation libérale. Le « fondamentalisme de marché » qui a soutenu le thatchérisme, le reaganisme, le consensus de Washington et, en France, la politique de rigueur, a creusé partout les inégalités, nourri la spéculation et engendré une crise systémique sans précédent. Joseph Stieglitz, prix Nobel d’Economie, a dénoncé l’illusion selon laquelle « les marchés sont auto correcteurs, distribuent efficacement les ressources et servent l’intérêt général. » Or c’est cette illusion-là qui soutient partout les politiques libérales au niveau national, européen et mondial.


IV – Caractère central de la question européenne dans la refondation de la gauche

La politique mise en œuvre par M. Sarkozy est une facette redoublée de cette politique néfaste que poursuit dans toute l’Europe la Commission européenne. C’est pourquoi il n’est pas possible d’ouvrir une alternative véritable sans remettre en cause l’orientation libérale imposée d’en haut par les instances européennes. Cette constatation de bon sens rencontre fréquemment l’objection que les politiques européennes sont celles qu’ont acceptées au Conseil des ministres les gouvernements nationaux. Cette objection fréquemment avancée par beaucoup de dirigeants socialistes ne tient pas la route, car le poids de la bienpensance européenne est tel que les gouvernements nationaux sont d’avance tétanisés à l’idée de vouloir s’en affranchir tant soit peu : ils seraient aussitôt taxés de régression « nationaliste », et mis au ban de l’Europe bien pensante, c’est-à-dire libérale.

C’est pourquoi la tâche de la gauche n’est pas seulement de réhabiliter le concept de nation républicaine comme communauté de citoyens mais d’en faire le vecteur d’une autre idée de l’Europe. Car l’Europe de MM. Barroso et Solana est une Europe anémiée, invertébrée, réduite à une bien-pensance libérale qui l’empêche d’être un acteur de son destin.

L’Europe a besoin de l’entente de ses nations et d’abord de ses grandes nations : l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne, la Grande-Bretagne, la Pologne délivrée des cauchemars du passé et j’ajoute même la Russie. Comment oublier qu’en 2003 c’est l’entente du Président de la République française, du Chancelier de l’Allemagne fédérale et du Président russe qui ont privé l’invasion américaine de l’Irak du sceau de la légalité et par conséquent de la respectabilité internationale ? Immense service rendu à la cause de ce qu’on appelle le dialogue des civilisations ou plus justement dialogue des cultures. L’Europe a besoin de nations vivantes et démocratiques capables de s’inscrire ensemble dans une vision partagée de l’avenir. Une vision de progrès social mais aussi d’identité politique par rapport aux autres aires géographiques de la planète. L’Europe ne peut pas être une filiale ou plutôt un ensemble de filiales de la holding américaine.

Il faut avoir le courage d’affronter la question européenne. Nous ne sommes évidemment pas contre l’idée européenne. Au contraire, nous sommes favorables à l’organisation d’une Europe à géométrie variable, car fondée sur la démocratie qui vit dans ses nations. Nous militons pour un gouvernement économique de la zone euro afin de contrebalancer l’omnipotence actuelle de la Banque Centrale européenne et de mieux protéger nos industries. Nous ne croyons pas non plus que la France soit vouée à s’effacer pour s’aligner sur la politique décidée à Washington. C’est pourquoi nous avons toujours refusé et nous refuserons toujours de donner congé à la souveraineté populaire. Nous savons que l’idée même du peuple français est aujourd’hui en danger parce qu’elle est combattue de droite par les élites ralliées à la domination du capital financier et souvent aussi, hélas, de gauche, par des courants libéraux ou même anarchistes qui n’ont jamais compris ce qu’est la République.

La République porte des idéaux universels mais elle s’enracine dans une identité collective, celle de la France. Oublier notre histoire, ignorer une géopolitique élémentaire, ne plus savoir même quelle place nous occupons sur la carte du monde, c’est évidemment méconnaître les intérêts fondamentaux de notre peuple, s’exposer à de terribles régressions, laisser la France et sa riche histoire à la droite et à l’extrême droite. Cette vue myope des choses serait suicidaire pour la gauche en France mais aussi en Europe..

Elle le serait d’autant plus que l’Empire américain, tel qu’il s’est établi depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, touche à sa fin. Il est clair que les Etats-Unis n’ont plus aujourd’hui la capacité de dominer seuls le monde. Ils cherchent partout en Europe, au Japon, et même en Inde, des supplétifs. Ils n’ont évidemment pas renoncé à exercer partout leur hégémonie, se concevant eux-mêmes, comme l’a rappelé utilement Hubert Védrine dans le Monde Diplomatique, comme le moyeu d’une roue de bicyclette dont chaque pays serait un rayon, s’instituant ainsi comme une sorte de « hub », de « passage obligé », pour les autres nations, en fonction du principe que chaque pays préfère l’hégémonie américaine à celle de son voisin plus puissant. Cette vision est cependant trop sommaire. Nous entrons dans une ère nouvelle où plusieurs pôles existeront dans l’ordre international : Chine, Inde, Russie, etc. La question qui se pose est celle de savoir quelle place l’Europe et la France tiendront dans cette nouvelle organisation du monde. La réponse apportée par la politique de M. Sarkozy est simple, c’est : aucune. Ni la France ni l’Europe, avec la politique de Nicolas Sarkozy, ne seront jamais un pôle dans le monde de demain.


V – La tentation de l’occidentalocentrisme

Dans un livre récent, trop peu lu, « Pour une Union occidentale », M. Balladur à l’école duquel Nicolas Sarkozy s’est formé, a théorisé ce que j’appelle « l’occidentalocentrisme » : les pays de souche européenne ne sont plus aujourd’hui à l’échelle du monde qu’une minorité déclinante. Pour préserver les avantages acquis de l’Occident, en fait ceux du capital financier, il est essentiel, selon cette théorie, de resserrer les rangs autour des Etats-Unis pour faire face à la montée des pays émergents. Je résume bien entendu la thèse développée par M. Balladur, observant qu’elle est, en fait, mise en œuvre par M. Sarkozy qui inscrit la politique française dans le sillage de la politique américaine, que ce soit en Afghanistan, ou face à l’Iran, ou en Géorgie face à la Russie, ou encore en annonçant son intention de rejoindre l’organisation militaire intégrée de l’OTAN, au prétexte illusoire de construire par ailleurs une « défense européenne ».

De Gaulle avait soustrait nos états-majors au commandement d’officiers généraux américains pour affirmer le principe d’une France indépendante, capable de faire valoir ses vues, raisonnablement s’entend, partout dans le monde. Qui peut contester que les vues du général de Gaulle étaient prémonitoires, vis-à-vis de la Chine, sur la guerre du Vietnam, ou encore sur les conséquences désastreuses de l’occupation des territoires palestiniens pour Israël ?

C’est à près d’un demi-siècle de politique étrangère indépendante, ou en tout cas relativement indépendante, que M. Sarkozy va mettre fin, et il le fera au plus mauvais moment, au nom de cette théorie erronée et dangereuse que j’ai appelée « l’occidentalocentrisme ».

Il est bien vrai que les pays du Sud ont généralement en commun le fait d’avoir été à un moment ou à un autre colonisés par tel ou tel pays européen. Mais faut-il figer et perpétuer cette opposition Nord-Sud qui fait l’impasse sur la diversité des civilisations et des nations au Sud comme au Nord ? Qui ne voit le danger d’un tel manichéisme qui coaliserait le Nord contre le Sud et réciproquement, les pays du Sud contre un Occident blanc replié sur lui-même ou théorisant la guerre-préventive, ou pourquoi pas la possibilité de l’emploi en premier de l’arme nucléaire, comme on l’a vu faire récemment par cinq anciens chefs d’Etat-Major, dont l’Amiral Lanxade pour la France ?

Cette idéologie occidentalocentriste est dangereuse pour la paix. Elle est dangereuse pour l’Europe au sein de laquelle la France affirmait traditionnellement une certaine volonté d’autonomie, pour le bien des autres autant que pour le sien propre. Elle est dangereuse enfin pour la France qui ne peut méconnaître sans graves conséquences à la fois le centre de gravité de ses intérêts et sa vocation universelle. Cette idéologie occidentalocentriste n’épargne malheureusement pas des secteurs importants de la gauche.

L’idéologie des droits de l’homme, déconnectés des droits des citoyens, constitue une couverture commode pour toutes les dérives expéditionnaires et nous devrions davantage prêter l’oreille à ceux qui, au Sud, voient dans le « devoir d’ingérence » professé par Bernard Kouchner la résurgence d’un état d’esprit colonial ou néocolonial.

Je vais prendre quatre exemples qui ne m’éloigneront qu’en apparence du sujet de notre Université d’été qui est – je le rappelle – la refondation républicaine de la gauche. Celle-ci en effet ne sera possible que si la gauche rompt avec l’occidentalocentrisme et renoue avec l’universalisme républicain.

1. Premier exemple : Etait-il bien judicieux, en septembre 2007, à la Conférence des Ambassadeurs, d’évoquer, comme l’ont fait Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner, l’imminence d’une guerre avec l’Iran, alors que Barak Obama, s’il est élu en novembre prochain, évoque publiquement l’idée d’une négociation entre les Etats-Unis et ce pays ? Les expéditions militaires desservent la cause de la non-prolifération nucléaire parce qu’elles donnent un argument de poids aux pays qui veulent se doter d’une arme atomique. L’alignement français sur les positions de M. Bush a évidemment nui à nos intérêts et à notre image dans le monde.

2. Deuxième exemple : L’Afghanistan. Le Président de la République a renforcé notre contingent militaire et étendu ses missions, contre la meilleure intuition du candidat Sarkozy qui ne jugeait pas la contribution de nos forces « décisive » pour la solution du problème afghan. Nous voilà aujourd’hui embarqués dans une croisade pour les valeurs démocratiques, au nom d’une « guerre contre la terreur » proclamée par le Président Bush, concept extrêmement flou qui n’opère pas la distinction nécessaire entre Al Quaïda et les tribus pachtounes qui représentent plus de la moitié des Afghans. L’idée qu’on puisse faire passer l’Afghanistan du Moyen Age au XXIe siècle à coup de bombes plus ou moins téléguidées est évidemment absurde. Les guérillas auxquelles les forces de l’OTAN sont affrontées n’ont pour la plupart rien à voir avec Ben Laden. On ne fera rien en Afghanistan sans s’appuyer d’abord sur le peuple afghan. En attendant, voici nos forces enlisées derrière celles des Etats-Unis dans une zone géographique qui n’a jamais correspondu à nos intérêts géopolitiques, et associées à l’idée pernicieuse d’une « guerre des civilisations ».

3. Troisième théâtre : La Géorgie et le Caucase. On ne peut traiter de cette question complexe en faisant comme si la politique américaine dans cette région n’avait pas pesé lourdement dans le contentieux entre la Géorgie et la Russie et comme si l’Europe n’avait pas des intérêts propres distincts de ceux des Etats-Unis. Le partenariat stratégique avec la Russie est évidemment un enjeu décisif pour l’autonomie de notre continent et pas seulement sur le plan énergétique. Ce qui est en jeu c’est l’autonomie politique de l’Europe et sa capacité à s’affirmer comme un pôle autonome dans le monde de demain. Certes la reconnaissance par la Russie de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie est contraire au droit international mais celle du Kosovo par les Etats-Unis et la plupart des pays de l’Union européenne, ce printemps, ne l’était pas moins. La crise géorgienne démontre la folie que serait une extension de l’OTAN à la Géorgie et à l’Ukraine et l’inconséquence d’un retour de la France dans les structures militaires intégrées de l’OTAN.

4. Ce retour dans l’organisation militaire intégrée de l’OTAN serait une quatrième erreur. Une nouvelle guerre froide diviserait notre continent. Elle peut arranger les Etats-Unis : Samuel Huntington dans « Le clash des civilisations », en 1994, n’avait pas dessiné par hasard une frontière entre une soi-disant « civilisation occidentale » et une soi-disant « civilisation orthodoxe ». « Diviser pour mieux régner » a toujours été l’adage des puissances dominantes. Mais les intérêts prioritaires de la France ne sont pas en Mer Noire et encore moins en Caspienne ou en Asie Centrale. Ils sont d’abord là où nous sommes, c’est-à-dire en Europe. Il est dangereux de se laisser entraîner trop loin du centre de gravité de ses intérêts. Il faut accepter que les valeurs universelles de la République puissent être défendues de manière différente selon qu’elles engagent ou non les intérêts fondamentaux du pays. La première mondialisation a sombré dans la première guerre mondiale que la mécanique d’alliances trop rigides a rendue inévitable. Evitons qu’il en aille ainsi de l’actuelle mondialisation américaine et que la France par le biais de l’OTAN ne soit de plus en plus entraînée selon l’expression du Général de Gaulle « dans des guerres qui ne sont pas les siennes ».


VI – La gauche et la nation.

La question de l’intérêt national est évidemment au cœur des débats de la gauche. Il y a ceux pour lesquels cette question existe et ceux qui, par légèreté et inconséquence, selon moi, font comme si elle n’existait pas. Je propose donc que la question de la nation républicaine soit mise au cœur du débat sur la refondation de la gauche. Elle sera ainsi fidèle à la pensée de Jaurès. Elle transcendera des clivages dépassés. Clémenceau a été l’homme de la France, mais il était aussi un homme de gauche, et on ne peut plus le démoniser aujourd’hui qu’au nom d’un révolutionnarisme dépassé, comme l’a très bien montré Michel Winnock dans la biographie qu’il lui a consacré. Et De Gaulle, qui se voulait « l’homme de la nation », qui peut contester que la France lui doit, en 1944-45, les avancées sociales les plus décisives qu’elle ait jamais connues ? La gauche, si elle veut devenir hégémonique en France, au plan des idées, doit rompre avec le sectarisme de vues étriquées.

Elle doit à la fois rassembler et renouer avec les couches populaires dont le patriotisme n’est pas éteint. Ringardise ? Non ! Le patriotisme défini comme l’amour des siens, à la différence du nationalisme qui est la haine des autres, est nécessaire à la renaissance du civisme ! Le sentiment d’appartenance à une identité collective forte est indispensable à l’acceptation de règles définies en commun.

Notre pays vit une grave crise de société et d’identité. Il doit réapprendre à s’aimer et il ne pourra s’aimer qu’en parlant librement aux autres. La France d’aujourd’hui ne tient plus par grand-chose, sinon par ce qui reste du service public et par l’exceptionnel maillage démocratique de ses communes. Mais combien cela est fragile !



VII – Une gauche de projet

C’est donc d’un sursaut civique et démocratique que peut procéder le redressement. Ce redressement est la tâche qui incombe à une gauche refondée. Si la gauche n’est pas capable de concevoir ce sursaut salvateur, elle ne reviendra pas au pouvoir en 2012, car il ne faut pas sous-estimer Nicolas Sarkozy ou tomber dans un antisarkozysme primaire ; la gauche a besoin d’un projet solide s’inscrivant dans une vision d’avenir et non d’une opposition systématique et quasi pavlovienne qui ferait seulement voir l’inconsistance de ses positions de fond. Je ne prendrai qu’un exemple qui paraîtra mineur : je suggère que nous réfléchissions objectivement sur le RSA (revenu social d’activité). Il est évident que les titulaires du RMI doivent trouver un avantage financier substantiel pour travailler à nouveau. Sinon que répondre à ceux qui vous disent : « Je perdrais de l’argent en reprenant une activité » ? Il ne m’échappe pas que le RSA peut encourager le travail à temps partiel mais le travail à temps partiel a un effet de socialisation et vaut mieux en définitive que l’inactivité.

Enfin, le mode de financement, c’est-à-dire la taxation des revenus du capital, va dans le sens que nous avons toujours souhaité, même s’il ne remet pas en cause un « paquet fiscal » que nous avons critiqué en son temps. A ma connaissance il n’a jamais été envisagé à ce jour de faire passer à la caisse les collectivités locales et nous y serions évidemment opposés. Il me semble que dans notre manière de nous opposer, il doit y avoir une préfiguration de ce que sera notre action future. Si nous disons non à tout, c’est qu’en fait nous ne proposons rien. Soyons donc capables de dire oui à ce que nous réclamons nous-mêmes et mettons quelquefois en œuvre dans certains départements.

Refusons la démagogie et travaillons dès maintenant à construire une opposition responsable. La responsabilité n’est nullement exclusive d’une grande ambition.


VIII – Une refondation à la fois nationale, européenne et mondiale.

J’en viens aux perspectives de la refondation de la gauche. Le débat sur ce sujet ne fait que commencer. Je n’ignore rien des rivalités de boutique et des objections que suscite la création d’un grand parti de toute la gauche. Il faut un évènement qui fasse électrochoc. Nous avons des divergences ? La belle affaire ! Elles peuvent, je le crois, se régler par le débat dès lors que les questions de fond auront été abordées.

Permettez-moi d’abord une observation : Le parti socialiste est certes la formation la plus nombreuse à gauche, mais elle est loin d’être majoritaire dans le pays. Et il ne lui sert à rien de dominer à gauche, si la gauche est durablement confinée dans l’opposition. Il faut un électrochoc ! Peu importe, à la limite, la structure : nouvelle formation, fédération, confédération. Ce qui est important c’est d’affirmer un dessein pour la France, c’est d’organiser le retour de la France en Europe et dans le monde. C’est ce débat-là qu’il faut lancer, sur le fond des choses ! La crise de la globalisation libérale nous offre la chance de proposer ce nouveau dessein :

- Refondation des institutions internationales pour un monde multipolaire et pacifique, régi par le droit.
- Organisation d’un nouveau « New-Deal » à l’échelle mondiale pour concilier le progrès social dans les anciens pays industriels, l’émergence des grands pays du Sud et la construction d’Etats dignes de ce nom, dans les pays qu’on dit « les moins avancés ».
- Réorientation de la construction européenne au plan monétaire, industriel et social, ce qui implique un changement de cap politique en Allemagne, auquel la gauche française devrait s’intéresser davantage. Nous avons une occasion historique de refonder la gauche à la fois au niveau français, européen et mondial. Prenons pleinement conscience de l’épuisement du capitalisme financier qui a été l’horizon de toutes les politiques économiques depuis vingt-cinq ans. La négligence des questions industrielles, sociales, environnementales aussi bien que des enjeux de long terme que seuls les Etats peuvent maîtriser, ne peut plus durer ! L’OMC doit être cantonnée à un rôle d’arbitre entre plusieurs zones régionales d’intégration commerciale. Les déséquilibres sociaux, environnementaux et monétaires doivent être pris en compte dans les règles du commerce international. A défaut, l’Union européenne doit rétablir une préférence communautaire. Le FMI doit être absorbé dans la Banque Mondiale qui doit financer les infrastructures des pays les plus pauvres, à commencer par l’Afrique. Les statuts de la BCE doivent être modifiés, un gouvernement économique de la zone euro institué. Le paquet fiscal doit être abrogé. Les ressources dégagées iront aux investissements nécessaires dans l’économie de la connaissance. L’encadrement législatif des relations sociales doit veiller au rôle des représentants des salariés. Bref, la gauche doit changer d’horizon, et s’affranchir du capital financier.
- Enfin en France même elle doit susciter une renaissance républicaine, comme celles que notre pays a connues à la fin du XIXe siècle ou après la deuxième guerre mondiale.


IX – Des primaires à gauche

Faisons d’abord lever ce débat ! la Fédération ou la Confédération de toute la gauche n’organiserait-elle pas de vastes primaires à gauche en 2011, largement ouvertes à tous les militants et sympathisants ? J’entends dire que cette ouverture qui réussit assez bien aux Etats-Unis ferait perdre au parti socialiste son rôle directeur. Mais c’est une vue étroite des choses. Il faut sortir de l’esprit de boutique et parler au pays. Je crois que celui-ci est prêt à entendre un langage audacieux qui lui apprendrait à penser à nouveau collectivement et à comprendre ce que le mot « peuple » veut dire.

Ce que le regard collectif a défait, comme l’a montré Patrick Quinqueton, la « classe ouvrière », le « citoyen », le regard collectif doit le retrouver : le « peuple en corps », c’est-à-dire l’ensemble des citoyens, à nouveau convoqués à l’existence politique.

C’est cela que nous avons à réinventer : « le peuple français » d’abord mais aussi le peuple français s’adressant à une Europe des peuples, capable d’exister par elle-même et de parler au monde entier ; c’est cette ambition et le regard qui manquent aujourd’hui à la gauche. Il est temps de les lui redonner. Nous n’y parviendrons pas seuls, mais au moins nous pouvons, seuls s’il le faut, témoigner de cette exigence !

Nous aiderons ainsi le peuple français à se retrouver et à poursuivre son Histoire, dans une Europe renouvelée, une Europe des peuples, qui pourra, elle, être aussi un pôle dans le monde de demain, un pôle nécessaire, indispensable au dialogue des nations et des cultures. Voilà un projet exaltant et réaliste à la fois. Il faudra l’incarner car nous ne pouvons pas laisser plus longtemps la gauche en déshérence.

Courage donc camarades, imagination et détermination ! Croyons en la France, croyons en notre capacité d’action collective, croyons en l’avenir du peuple français !

Actualités

I Publié le Dimanche 7 Septembre 2008 par Sami Naïr


Intervention de Sami Naïr, secrétaire national, Université d'été du MRC, Belfort, 7 septembre 2008.


Quelques réflexions sur la gauche
« Champs de ruines » : c’est le mot qui revient le plus souvent pour décrire l’état de la gauche française aujourd’hui. En tout cas fin du cycle historique structuré autour de l’opposition entre la voie communiste et la voie réformiste. Toutes les versions de la gauche radicale ont explosé ; toutes les versions de la gauche réformiste ont échoué à offrir une alternative au capitalisme.
Je ne rentrerai pas ici dans le détail de cette histoire.

Tout le monde a conscience que nous avons perdu un paradigme, celui des lendemains socialistes qui chantent, mais le débat peine à s’ouvrir pour savoir ce qu’il faut faire désormais.
La pente la plus facile est bien sûr celle qui mène à l’adaptation au monde injuste et dur, tel qu’il est, et beaucoup de dirigeants de gauche s’y laissent entraîner.

Je laisse ici de côté la question des formes d’organisation dans lesquelles la gauche pourrait un jour se retrouver pour ne souligner, sans les analyser dans le détail, que trois questions incontournables, qui sont en quelque sorte des prolégomènes à toute gauche future.
1) La question de la mondialisation
2) Celle de l’Etat nation et des forces sociales capables de s’opposer à cette mondialisation libérale
3) Celle de l’Europe

Sur ces questions, la gauche existante n’a pas élaboré de vision propre; en revanche, la droite a apporté des réponses auxquelles, honteusement ou fièrement, adhèrent certaines mouvances de la gauche libérale.


1. Sur la mondialisation libérale

La droite dit qu’il n’y a pas d’alternative ; la preuve de son affirmation serait presque symboliquement apportée par le fait que les principaux organes de gestion de la mondialisation libérale sont aujourd’hui entre les mains de personnalités de gauche : DSK au FMI, Pascal Lamy à l’OMC !

La thèse des partisans de la globalisation libérale est connue : selon eux, si la globalisation ne donne pas tous ses effets bénéfiques, c’est parce qu’elle n’est pas allée assez loin dans la privatisation du lien social : ce sont donc les couches sociales « protégées » qui doivent payer encore et plus.

Que dit la gauche ?

Je note d’abord que dans la Déclaration de principes adoptée récemment par nos camarades socialistes, il n’y a aucune analyse de cette mondialisation, rien sur la réalité géopolitique impériale et le magistère américain, rien sur le contenu et la forme politique de l’Europe, rien sur l’avenir de l’Etat-nation. Or ce ne sont pas des questions abstraites, car la mondialisation libérale n’est pas un processus historique désincarné.

La globalisation libérale, c’est une évidence, a été dirigée par les Etats-Unis, en s’appuyant sur les multinationales et en utilisant les principales institutions financières internationales. Elle a changé profondément la nature même du capitalisme, devenu essentiellement financier et spéculatif. Et elle est aujourd’hui en crise.

Une crise qui est d’abord celle de l’empire américain, et qui provoque la récession dans les pays riches. Le magistère américain sur l’économie mondiale est ancien.
Il y a en réalité, depuis plusieurs décennies, une véritable stratégie d’exportation de l’inflation américaine, qui est financée par l’épargne mondiale.
Le déficit budgétaire américain est abyssal, il n’y a pas d’exemple comparable dans le monde. En 2009, il atteindra les 482 milliards de $ (autour de 306 milliards d’euros) en plus des 141,8 milliards de $ pour financer les guerres d’Irak et d’Afghanistan.

Je rappelle que le budget militaire des Etats-Unis pour 2008 a été de 645,6 milliards de $ dont 503,8 milliards seulement pour le financement des activités du Pentagone et des programmes d’armement nucléaire.
Or la quasi totalité de ces dépenses est financée par l’épargne mondiale, surtout par l’achat de Bons du Trésor américains par les Chinois, les pays du Golfe Persique, le Japon et certains fonds européens.

Face à cette globalisation libérale, dans sa version agressive comme dans la crise aujourd’hui, la gauche a été incapable de produire un véritable discours alternatif. Et quand il existe, son discours est essentiellement défensif.


On entend souvent à gauche qu’il faut donner un « contenu social » à cette mondialisation. Seulement voilà : par exemple, pour imposer des règles contre la privatisation généralisée des services sociaux au niveau de l’OMC, encore faut-il être capable d’imposer ces règles au niveau de l’Europe et de les faire respecter au niveau de la nation !

L’O.M.C. voulait, dés 2002, un Accord Général sur le Commerce et les Services (AGCS) dont la finalité était de privatiser tous les services publics. Le Commissaire européen d’alors, Pascal Lamy, en avait défendu le principe au niveau européen. Les transports, la santé et la Poste étaient dans le collimateur. Aujourd’hui, la privatisation de la Poste entre en vigueur ! Et bientôt ce sera le tour des transports ferroviaires !

Mais que fait la gauche ? Elle se limite de fait à une politique incantatoire, elle dénonce, mais elle ne prévient pas à la source.

Or, il n’y aura pas de sortie de crise pour la gauche si elle ne propose rien pour combattre cette mondialisation libérale. Et la stratégie alternative doit se déployer sur plusieurs fronts :
1) Des règles encadrant la concurrence à l’OMC, et notamment le principe de clause sociale dans le libre-échangisme concurrentiel. Ce serait une véritable révolution théorique.
2) Un contrôle systématique de la circulation des capitaux
3) Mais aussi : repenser l’architecture monétaire internationale et tout particulièrement le rôle du dollar.
L’euro, nous avait-on annoncé pour le justifier, devait concurrencer le dollar. Il est aujourd’hui sévèrement châtié par le dollar.
Pourquoi un euro fort ? Notamment parce qu’il profite le plus aux pays dont le commerce extérieur est intrazone européenne, soit l’Allemagne (4/5ème de ses exportations). On comprend pourquoi il ne faut pas toucher à la banque centrale.
4) - Déclarer, dans l’OMC, des zones de souveraineté nationale non marchandes : éducation, santé, et de façon plus large, services sociaux.
- Taxer les délocalisations
- Revoir les rôles du FMI et de la Banque Mondiale, etc.

Il y a, de part le monde, — en Europe, Amérique Latine, USA, Afrique, Inde, des milliers de proposition, d’idées qui circulent pour lutter contre le libéralisme.
La gauche doit analyser ce grand laboratoire mondial, et en tirer des enseignements, des stratégies, des politiques.

Sur quelles forces s’appuyer ? Normalement, trois forces principales :
1) L’alliance des couches moyennes appauvries par cette mondialisation et des classes populaires
2) L’Etat-nation, qui n’est pas dépassé. (Le budget de l’UE n’est même pas de 1 % du PIB européen)
3) Une réorientation stratégique de l’Europe.

Dans ces trois espaces, il faut mettre la bataille contre le libéralisme mondialisé aux commandes. Il faut délégitimer les élites financières qui dirigent l’Union européenne ; montrer qu’elles n’ont plus rien à voir avec l’intérêt général ; qu’elles ne sont autonomisées et qu’elles sont devenues des vecteurs du pouvoir de l’argent contre l’intérêt général des citoyens de l’Europe.

Il faut reconstruire les solidarités sociales en élaborant un projet commun entre classes moyennes, ouvriers, salariés et exclus – autrement dit, construire un sujet politique qui puisse s’opposer au bloc hégémonique des élites financières unies.

L’Etat-nation est le vecteur stratégique principal dans cette lutte. Il faut d’abord le reconquérir, ce qui n’est pas simple ; il faut ensuite le rendre capable d’agir au plan européen et au plan mondial. C’est possible.

Un exemple : le rapport, en Europe, à la Banque Centrale Européenne. Aujourd’hui la France, l’Italie, l’Espagne demandent une révision de la politique de l’euro fort. Mais l’Allemagne n’en veut pas. Et les règles existantes favorisent la banque centrale. On est paralysé ? Oui, parce que l’on a accepté des règles paralysantes (le plan de stabilité – Maastricht). Une des premières actions serait de demander la transformation des critères de convergence de Maastricht, la remise en cause du pacte de stabilité, la nationalisation (la vraie) des secteurs de souveraineté, parmi lesquels il faut mettre les services publics.

Mais on voit bien que cela signifie un accord sur la signification de l’Etat-nation aujourd’hui. Or, la Gauche (sous toutes ses versions), n’a pas de pensée originale sur l’Etat-Nation.


2. Sur l’Etat-nation

Sur l’Etat : soit la gauche l’a combattu parce qu’elle le concevait comme l’instrument de la dictature du capital) — version instrumentale ; soit elle s’y est soumise (socialisme réformiste), c’est la version sociale-démocrate et aujourd’hui libérale.

Or, c’est un paradoxe réel : la seule forme d’Etat social qu’on ait connue, c’est celle du Welfare State, qui était en réalité nécessaire au développement du capitalisme après guerre. L’Etat le plus social, en France, c’est celui préconisé par le Conseil National de la Résistance (CNR). De Gaulle !
Et dont le capitalisme s’est débarrassé dès qu’il n’en a plus eu besoin. Mais la gauche n’a ni inventé un Etat social spécifique, ni fait la critique constructive du Welfare State. Il est venu, il est parti. Point ! D’où la victoire idéologique du libéralisme.

Mais aujourd’hui, pire encore, la gauche a intériorisé la délégitimation libérale de l’Etat. Elle refuse de revenir à l’« étatisme ». Et c’est la droite mondiale qui parle d’étatisation nécessaire (c’est-à-dire, pour celle-ci, de la socialisation des pertes). Pourquoi cette dérive ? Il y a beaucoup de raisons. Mais une me paraît évidente. La gauche accepte le cosmopolitisme du marché et assimile l’interventionnisme étatique à un nationalisme d’Etat. Elle se méfie de la nation-Etat.

Cette conception a été théorisée d’ailleurs par Habermas dans Après l’Etat-nation, mais dans une perspective, à mon avis, déconnectée de la réalité vécue des peuples. S’inspirant de l’idéalisme kantien, il propose une conception cosmopolitique post-étatique. Sa thèse centrale ne diffère pas, sur le fond, de celle des idéologues libéraux : elle affirme que la mondialisation actuelle manifeste un procès d’intégration économique mondial, et que l’Etat nation constitue un obstacle à ce procès.
C’est là un postulat a priori qui mérite au moins discussion !

Pourquoi la mondialisation ne serait-elle pas tout autant et peut-être avant tout un processus de désintégration de l’économie mondiale sous l’effet d’un capitalisme financier que plus personne ne contrôle ?
Pourquoi l’intégration économique mondiale serait nécessairement au bout de ce processus, et pas la destruction, la fragmentation mondiale, et de nouvelles guerres ?

En réalité, la faiblesse de la gauche à penser l’Etat à l’époque de la mondialisation est elle-même liée à l’incapacité de penser la nation, dans ce que celle-ci signifie comme médiation politique et sociale. Car l’Etat n’est rien sans la nation qui lui donne sens.

La droite entend que le rôle stratégique de l’Etat nation est dépassé à l’époque de la mondialisation libérale, la nation elle-même n’étant plus ou moins qu’une forme identitaire, culturelle, qui doit trouver sa place dans un monde pluriel.
Il est vrai que l’Etat-nation ne constitue plus le seul cadre des grandes décisions économiques, mais cela signifie-t-il que la fonction régulatrice de l’Etat a disparu ?
Et, surtout, cela signifie-t-il que la souveraineté nationale, c’est-à-dire l’intérêt général, soit devenue obsolète ?
Peut-on comprendre la politique européenne si l’on met entre parenthèses les intérêts nationaux de nos voisins allemands, anglais, italiens, etc..?

En fait, la question de l’Etat-nation est centrale. C’est l’Etat qui lui donne une cohérence dans l’existence au monde, sous forme de nation.
Non la nation entendue comme organe biologique, comme race ou ethnie, mais la nation dépassant, par son symbolisme et le lien qu’elle instaure entre les citoyens, les appartenances particularistes, que ce soit à une tribu, un clan, une religion, une spécificité culturelle ou linguistique, pour déboucher sur une union politique, une citoyenneté partagée, en France un même pacte laïque, une égalité politique et des obligations civiles qui fondent et rendent possible cette égalité.
Une nation citoyenne. Et une nation métisse, fondée sur le brassage de différences et non sur l’apologie des particularismes. Une République citoyenne.

La gauche, si elle reprend à son compte la plupart de ces valeurs, se refuse à les corréler clairement, fortement, à l’identité nationale républicaine. En fait, la nation républicaine, c’est l’impensé de la gauche, et c’est le boomerang qui ne cesse et ne cessera de lui revenir au visage. Mais l’enjeu est plus important encore : c’est celui de la démocratie.

Dans la mondialisation comme dans la construction européenne, l’espace national est le seul cadre dans lequel la démocratie peut fonctionner de manière plus ou moins transparente et sous un contrôle plus ou moins effectif des citoyens. On n’a pas besoin d’être spécialiste de sciences politiques pour comprendre que si l’Europe actuelle a dérivé vers la technocratie autoritaire et opaque, c’est précisément parce qu’il n’y a pas de cadre démocratique européen et que le Parlement européen est loin, très loin, de jouer ce rôle.

C’est pourquoi, si l’on veut construire l’Europe, il est crucial, impératif de clarifier les rapports entre les Etats nations et l’Europe. Or, la gauche, là aussi, a des difficultés à comprendre la relation entre démocratie et Nation. Elle vit en général sous le poids de l’opprobre qui est portée contre les nations en raison des terrifiantes dérives nationalistes du XXe siècle. Il nous faut donc un vrai débat, à gauche, sur la nation et l’Etat.


3. Enfin, sur l’Europe et sa nécessaire réorientation.

La droite soutient que sa construction comme entité économique et politique dépasse la question de la différence droite-gauche. A gauche, beaucoup partagent ce point de vue.

De là le pacte passé entre la droite et la gauche depuis le début des années 80 pour mettre en place une Europe économiquement libérale et politiquement impuissante (c’est-à-dire en fait soumise aux Etats-Unis, comme le prévoyaient le Général de Gaulle et Mendès-France).

Je crois que s’il y a un domaine où la faiblesse théorique et politique de la gauche est patente, c’est bien celui de la construction européenne. Je crois aussi que l’accord des sociaux-libéraux et de la droite sur l’Europe libérale a détruit tout le potentiel émancipateur critique de la gauche européenne.

La gauche n’a pas de théorie alternative de l’Europe.

Il nous faut une autre vision de l’Europe. Une vision politique et stratégique.
- On doit trouver la forme politique adéquate pour unir les nations européennes ;
- On doit autonomiser l’Europe par rapport à ceux qui veulent la soumettre, surtout à l’Amérique (Balladur/Sarkozy). L’Europe doit devenir adulte, exister par elle-même. D’où un nécessaire débat avec nos partenaires européens.
- On doit avoir le courage de dire que l’Europe ne doit pas être l’ennemi de la Russie ; qu’elle doit aider ce pays à aller vers plus de démocratie ; qu’elle a des intérêts communs avec la Russie en matière énergétique et stratégique pour un monde multipolaire.
- On doit réorienter l’Europe vers des solidarités régionales et travailler avec les continents émergents : Chine, Inde, Brésil, Mexique, etc.
- On doit faire de l’Europe un acteur stratégique majeur en Méditerranée et faire du monde arabo-musulman un allié. Tout comme Israël et les palestiniens.
- Enfin, plus que tout, les peuples européens doivent réapprendre à s’occuper d’eux-mêmes : politique d’emploi et de croissance ; contrôle Banque Centrale Européenne ; politique environnementale non obscurantiste, etc., voilà les chantiers sur lesquels l’Europe est jugée et sera jugée.

La situation semble désespérée ? Mais Hölderlin ne disait-il pas : « là où il y a le plus grand désespoir, germent aussi les semences du plus grand espoir » ?

Introduction de Jacques Nikonoff, porte-parole du M’PEP, Université d'été du MRC, Belfort, 6 septembre 2008.


Les défis à relever. Les valeurs sur lesquelles reconstruire la gauche, par Jacques Nikonoff
Cher-es ami-es et cher-es camarades,

Je voudrais moi aussi vous remercier de votre invitation. C’est toujours un grand plaisir de venir débattre avec vous – ma dernière participation date de 2004 ici-même à Belfort -, et aussi une profonde source de stimulation. Pour donner suite à la sollicitation de Marie-Françoise Bechtel, présidente de cette table-ronde, je tenterais de répondre à la fin de la citation d’Emmanuel Kant qu’elle nous a faite : « Que dois-je faire ? ». Autrement dit : que doit faire la gauche ? En ce qui me concerne, je crois que les deux choses les plus essentielles à faire sont :
- Ré-identifier la gauche, pour reprendre le mot d’Anicet Le Pors, ou comment revenir aux sources de la gauche.
- Démystifier la « mondialisation ».

Ces deux actions s’entendent à l’échelle mondiale, car la gauche traverse une phase générale de dislocation qui concerne tous les pays, même si des expériences passionnantes sont en cours en Amérique latine. Expériences, d’ailleurs, à propos desquelles nous manquons cruellement d’informations, qui ne nous permettent pas de manifester convenablement notre solidarité internationale.

Quoiqu’il en soit, ré-identifier la gauche et démystifier la mondialisation nécessitent une vaste politisation ou repolitisation des citoyens, et la multiplication des initiatives d’éducation populaire.

I.- J’EN VIENS A MA PREMIERE IDEE : RE-IDENTIFIER LA GAUCHE

Il faut retrouver la fierté d’être de gauche ! Se décomplexer ! Pourquoi ne pas faire imprimer des tee-shirts sur lesquels serait inscrit : « Fier d’être de gauche ! » ? Pour parvenir à retrouver cette fierté, il est nécessaire de faire clairement la distinction entre la gauche et la droite. En effet, les politiques menées par des partis se réclamant de la gauche, dans de nombreux pays, ont été, à peu de choses près, les mêmes que des politiques de droite. C’est la confusion, au point que certains n’hésitent pas à affirmer que la distinction gauche/droite ne serait plus pertinente.

Comme le disait André Siegfried : « appartient à la coalition de droite tout ce qui s’appuie directement ou indirectement sur l’église et le château ». Voilà une définition claire et nette de la droite qui conserve toute sa pertinence.

La droite est née contre la Révolution, en opposition avec ce qui fonde la République.

La droite, c’est le parti des possédants, de l’aristocratie d’hier et de la bourgeoisie d’aujourd’hui.

La droite, c’est la propriété. C’est le privilège.

On disait naguère que la droite n’avait pas d’idées, qu’elle n’avait que des intérêts. C’était faux. La droite a des idées, longtemps sous-estimées par la gauche qui a fait preuve d’une grande suffisance intellectuelle.

La droite, c’est le culte de l’ordre établi, tenu pour intangible parce que « naturel ». C’est la méfiance maladive envers la volonté humaine de changer le cours des choses. Pour la droite classique, pendant longtemps, la société n’était pas comprise comme une production des hommes, mais comme l’œuvre de Dieu.

Le revirement de la direction du Parti socialiste en 1982-1983 a accéléré la confusion entre gauche et droite. La politique du PS, par la suite, n’a fait que l’entretenir.

Il est donc nécessaire de revenir aux sources de la gauche. Pourquoi, et sur quelles bases, la gauche s’est-elle créée dans la première moitié du XIXe siècle ? Si on cherche à aller à l’essentiel, on trouve trois raisons :
- La gauche se fonde sur l’exigence, d’abord morale, de l’égalité.
- La gauche constate que le capitalisme, par construction, ne permet pas d’atteindre l’égalité et qu’il faut donc le remplacer par un autre système.
- Cet autre système sera le socialisme, censé contribuer, par son principe même, à l’égalité.

A.- La gauche se fonde sur l’exigence, d’abord morale, de l’égalité

La lutte pour l’égalité est l’étoile polaire de la gauche, c’est l’idéal ultime de la gauche. Là se situe la différence fondamentale avec la droite.

Une « refondation » de la gauche doit donc partir de la question de l’égalité : l’égalité de classe, l’égalité de race, l’égalité de sexe.

Bien évidemment, l’égalité n’est pas l’égalitarisme. L’égalité est une perspective, un but, sachant qu’il existera toujours des inégalités.

L’égalité doit s’associer à la liberté. Cependant, la liberté est un statut individuel – on peut dire « je suis libre » - alors que l’égalité est une réalité sociale et collective – on ne peut pas dire « je suis égal », mais « je suis égal à… ». En revanche, un pays peut être libre, ou se libérer comme ce fut le cas au moment de la décolonisation sous l’influence des mouvements de « libération nationale ». Certes, le résultat de ces luttes a permis l’indépendance, c’est-à-dire la liberté de ces pays. Mais si la bourgeoisie nationale, accédant aux affaires, remplace le système de domination de la puissance coloniale par le sien, où est l’égalité ? Et qu’elle est la liberté réelle de la population ?

Après l’égalité et la liberté, la devise républicaine contient la fraternité. Encore une fois, celle-ci n’est possible que dans la République, à condition qu’existe l’égalité. Entre le seigneur et le cerf, aucune fraternité n’est possible car règne l’inégalité de classe.

Finalement, c’est l’exigence d’égalité qui a construit la République, sur laquelle celle-ci repose.

Droite et gauche sont des notions de portée universelle, comprises dans tous les pays du monde. Ces notions, plus que jamais, restent d’actualité.

B.- La gauche constate que le capitalisme, par construction, ne permet pas d’atteindre l’égalité et qu’il faut donc le remplacer par un autre système

La critique du capitalisme – l’anticapitalisme – est le deuxième élément constitutif de la gauche. Les pères fondateurs de la gauche se rendent compte que l’obstacle principal à l’égalité est la propriété privée, fondement du capitalisme, et que ce dernier repose sur l’exploitation de l’homme par l’homme.

Quand on observe ses méfaits d’aujourd’hui, il est nécessaire de reprendre une critique argumentée et actualisée du capitalisme contemporain, activité à laquelle a renoncé une grande partie de la gauche, alors qu’une autre partie transforme cette critique en empilement de slogans sans contenus.

Dans ce travail de critique, certaines évidences devront être rappelées, afin de sortir de la confusion actuelle entre marché, économie de marché et capitalisme :

- Le marché n’a pas toujours existé.
- Le marché existait bien avant le capitalisme.
- C’est l’Etat qui a créé le marché.
- Une économie de marché n’est pas nécessairement capitaliste.

La critique du capitalisme est-elle encore pertinente ? Si on définit le capitalisme selon les quatre critères qui suivent, jamais la critique du capitalisme n’a été aussi d’actualité :
- Exploitation de l’homme par l’homme.
- Propriété privée des grands moyens de production, d’échange et d’information.
- Extension indéfinie de la sphère marchande.
- Cycles qui provoquent des crises à répétition.

Si l’on prend ces quatre critères, chacun est aujourd’hui au cœur de la vie économique, politique et idéologique planétaire.

C.- Cet autre système sera le socialisme, censé contribuer, par son principe même, à l’égalité

Troisième élément constitutif de la gauche : la promotion du socialisme. Or, le Parti socialiste ne revendique plus le socialisme et le Parti communiste ne revendique plus le communisme. Ou lorsqu’ils en parlent, c’est de manière tellement abstraite, qu’on ne voit pas qu’elle est la société qu’ils prétendent décrire ni la manière d’y parvenir.

Le socialisme n’est donc plus à l’agenda de la gauche. Mais il faudrait qu’elle nous le dise clairement, franchement ! Et qu’elle nous dise pourquoi ! Et aussi qu’elle nous indique quelle est sa perspective historique !

Pourtant, le socialisme reste une perspective viable, d’actualité, ou plutôt UN socialisme, et un socialisme DU XXIe SIECLE. Il devrait tenir compte de deux siècles d’histoire du socialisme :
- Intégration de la question environnementale qui ne peut trouver de solution dans le capitalisme.
- Nouvel internationalisme : paix, développement, coopération.
- Propriété sociale des grands moyens de production, d’échange et d’information.
- Planification démocratique.
- Démocratisation des institutions et des organisations productives.
- Vaste système de droits opposables, en premier lieu à l’emploi.

II.- DEMYSTIFIER LA MONDIALISATION

Le deuxième grand défi que doit relever la gauche est celui d’une analyse correcte de ce qui est appelé la « mondialisation ». Hélas, beaucoup de formations politiques de gauche ont épousé les thèses à la mode, fabriquées par les boites à idées néolibérales, sur la mondialisation.

Trois actions semblent nécessaires :
- Montrer le caractère essentiellement politique de la mondialisation.
- Abandonner le libre-échange et promouvoir la Charte de La Havane.
- Faire bouger l’Europe ou sortir de l’Union européenne.

A.- Montrer le caractère essentiellement politique de la mondialisation

Je ne veux pas mésestimer les questions technologiques, qui jouent un rôle, mais la mondialisation, ou plutôt les politiques de mondialisation, correspondent à la stratégie des forces conservatrices pour réorganiser le travail à l’échelle planétaire. Cette politique de mondialisation vise à rediscipliner le salariat des pays industriels (principalement par le chômage), et à rediscipliner les pays pauvres (principalement par la dette).

Pourquoi cette offensive disciplinaire ?

Pour redresser les profits et la productivité qui avaient baissé dans les décennies 60 et 70 sous l’effet des luttes sociales et de l’émergence du Mouvement des pays non-alignés.

La stratégie de mondialisation vise également à mettre un terme définitif à l’anticapitalisme et à la recherche d’un socialisme démocratique qui constituaient l’ambiance de l’époque.

B.- Abandonner le libre-échange et promouvoir la Charte de La Havane

Ce n’est pas ici que je vais m’engager dans une démonstration concernant les ravages du libre-échange. Chacun les connait. Je voudrais plutôt souligner le vide total dans lequel se trouve la gauche sur cette question, dans toutes ses composantes. Les militants de gauche les plus audacieux évoquent – sans que jamais ou rarement le mot ne soit prononcé – le « protectionnisme ». Mais le libre-échange et le protectionnisme sont les deux faces de la même médaille. Ce sont des politiques libérales utilisées alternativement par les bourgeoisies nationales pour défendre leurs positions en fonction de la conjoncture. Le protectionnisme n’a aucune vertu émancipatrice, universaliste, internationaliste. Des mesures protectionnistes peuvent être prises, mais elles ne peuvent être que bornées dans le temps, elles ne peuvent faire système.

Cette situation est tout à fait paradoxale, car il existe la Charte de La Havane qui est un ensemble politique, idéologique et juridique extraordinaire. La gauche n’aurait même pas besoin de sortir de sa torpeur intellectuelle et de se mettre au travail : tout est déjà prêt, il suffit de lire. Mais cet effort semble encore insurmontable à certains, puisque la Charte de La Havane n’est jamais citée par les partis de gauche. Je ne parviens pas à m’expliquer les raisons de cette situation.

La Charte de La Havane est un accord international de 1948 signé entre 53 pays, dans la foulée des accords de Bretton Woods. Cette Charte devait fonder l’OIC : l’Organisation internationale du commerce. Mais le sénat américain a refusé de la ratifier, elle n’a donc jamais vu le jour.

Pourtant ses principes sont limpides, et je voudrais énoncer les principaux, en commençant par celui qui donne sa charpente à l’ensemble :
- Equilibre de la balance des paiements de chaque pays.
- Le commerce international doit servir le développement et l’emploi de chaque pays.
- La coopération économique remplace l’obsession de la concurrence.
- Contrôle des mouvements de capitaux.
- Les aides de l’Etat sont autorisées.
- Possibilités de restrictions quantitatives.
- Les produits de base ne sont pas considérés comme des marchandises banales.

La suite logique de la Charte de La Havane, c’est la sortie de la France et du plus grand nombre possible de pays de l’OMC, afin d’entrer dans l’OIC !

C.- Faire bouger l’Europe ou sortir de l’Union européenne

D’abord, observons ceci : la plus extrême confusion existe entre les notions d’Europe et d’Union européenne. C’est une grande victoire idéologique des néolibéraux que d’avoir réussi à créer une identité, dans l’esprit de beaucoup d’individus, entre la notion géographique d’Europe et la notion politique d’Union européenne. On comprend pourquoi ! C’est pour ligoter les peuples ! Car qui oserait penser qu’il soit possible de sortir de l’Europe ? C’est impensable !

Or, non seulement il est possible juridiquement de sortir de l’Union européenne, et non de l’Europe (il existe une clause de retrait dans le traité de Lisbonne, comme dans l’ancien traité constitutionnel), mais politiquement la question doit désormais se poser.

Certes, la France ne peut sortir de l’Europe, sauf si elle se trouvait placée, par un grand hasard, sur une plaque tectonique exactement dessinée selon les frontières nationales, qui la détacherait du continent européen pour la déporter vers le Pacifique. Le Mali, non plus, ne peut sortir de l’Afrique. Mais la France – comme tout autre pays faisant partie des Vingt-Sept – peut sortir de l’Union européenne. Et le Mali, si le désir lui en prenait, pourrait sortir de l’Union africaine.

Ce n’est pas ici, comme pour le libre-échange, que je vais argumenter sur le bilan accablant de l’Union européenne et sur la nocivité de la construction européenne qui n’est, en fait, que la construction du néolibéralisme à l’européenne.

Je voudrais simplement rappeler, pour tordre le coup à une idée reçue, que ce n’est pas grâce à l’Union européenne qu’il y a la paix en Europe (sauf dans les Balkans et dans le Caucase), mais que c’est grâce à la paix issue de la victoire sur le nazisme que nous avons – hélas – cette forme d’Union européenne.

Cependant, il existe un élément nouveau qui nécessite de revisiter nos analyses : c’est l’éviction désormais totale des peuples du processus de construction de l’Union européenne. C’est bien ce qui s’est passé avec le non-respect du vote des Français et des Néerlandais après les référendums de 2005, et c’est ce qui est en train de se passer après le « non » irlandais en 2008.

Comment demeurer dans ce système, si ce n’est en étant complice de ces manœuvres ?

Comment envisager de faire bouger le système de l’intérieur, alors que les forces propulsives de ce changement – les peuples – ont été éjectées ? Quels sont les dossiers où des avancées peuvent être constatées ? Même lorsqu’une majorité de pays-membres s’annonçait de gauche, les politiques de l’Union européenne étaient de droite ! En fait, l’Union européenne est un système de domination conçu pour empêcher des politiques de gauche.

Après le « non » irlandais, les orientations stratégiques à propos de l’Union européenne ont fleuri à gauche. Il y a eu la revendication d’un nouveau traité ; celle d’un processus constituant, donnant ou non un rôle au Parlement européen et/ou aux parlements nationaux ; les « coopérations renforcées ». Aucune de ces alternatives ne parait crédible.

Comment serait-il possible d’obtenir un nouveau traité dans le contexte idéologique, politique et électoral de l’Union européenne actuelle ? Ce nouveau traité se ferait-il avec les 27 actuels, ou chercherait-il à rassembler le plus grand nombre possible des 49 pays membres de l’Europe ? Croit-on que messieurs Berlusconi et Sarkozy vont abandonner le traité de Lisbonne alors qu’ils sont en train de gagner la partie, et promouvoir un nouveau traité ? Il faudrait une vaste mobilisation populaire en Europe, et pas seulement dans l’Union européenne, dont les forces propulsives n’existent pas.

C’est la même chose pour un processus constituant. Jamais il n’est dit pourquoi il faudrait une constitution à l’Union européenne. Et jamais il n’est dit quel serait le périmètre des pays concernés par cette constitution. Aucune force politique n’existe en Europe pour porter ce projet.

Restent les « coopérations renforcées » qui font l’objet du titre 4 du traité de Lisbonne.

Permettez-moi de vous lire l’article 280 A : « Les coopérations renforcées respectent les traités et le droit de l’Union. Elles ne peuvent porter atteinte ni au marché intérieur ni à la cohésion économique, sociale et territoriale. Elles ne peuvent constituer ni une entrave ni une discrimination aux échanges entre les Etats membres ni provoquer de distorsions de concurrence entre ceux-ci ».

Article 280 D : « L’autorisation de procéder à une coopération renforcée est accordée par le Conseil, sur proposition de la Commission et après approbation du Parlement européen ».

On le voit, les « coopérations renforcées » subissent un contrôle renforcé pour être autorisées ! Et c’est sans doute pourquoi il n’en existe pas !

Toutes ces alternatives – un nouveau traité, un processus constituant, des « coopérations renforcées » - restent dans le cadre de cette union européenne-là.

Ne faut-il pas envisager de changer ce cadre ?

De changer d’Europe ?

De sortir de cette Union européenne et de la zone euro pour reconstruire autre chose ?

D’où le plan en trois points que propose le M’PEP :

1.- Essayer, une dernière fois, de faire bouger l’Europe de l’intérieur, notamment dans le cadre de coopérations renforcées « sauvages », c’est-à-dire sortant du cadre prescrit, s’il se trouve des pays pour les oser.

2.- A défaut, soumettre par référendum, en France et dans les pays qui en auraient la force et la volonté, la question de la sortie de l’Union européenne.

3.- Reconstruire une autre configuration politique, sur d’autres bases avec les pays qui le souhaiteront.

J’en viens à ma conclusion

Pour faire avancer ces idées, un immense travail de politisation et de repolitisation de la population est nécessaire. Il faut mettre de la politique dans l’éducation populaire, et de l’éducation populaire dans la politique.

Une grande force politique à la gauche du Parti socialiste y contribuerait puissamment. Elle pourrait se constituer autour de cinq étapes :

1.- S’unir à la base.

2.- Agir par des campagnes communes.

3.- Elaborer un programme de gouvernement sur quelques points-clés.

4.- Créer une structure de coordination entre partis et mouvements de gauche.

5.- Préparer dès maintenant les prochaines échéances électorales, notamment les élections européennes de juin 2009.

Il existe un sujet sur lequel cette stratégie pourrait se déployer : la privatisation de la Poste. Si toute la gauche politique, syndicale et associative se mobilisait, un immense rapport de forces serait construit…
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