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I Publié le Mardi 9 Septembre 2008 par MRC


350 personnes étaient présentes pour réfléchir sur L'état de la gauche, les enjeux et les perspectives de la refondation républicaine.


Les photos de l'université d'été du MRC à Belfort
Pour voir toutes les photos de l'université d'été, visitez la galerie consacrée aux deux journées de réflexion.

Projet d’intervention de Jean-Pierre Chevènement lors de l'université d'été du MRC, Belfort, dimanche 7 septembre 2008 (seul le prononcé fait foi). Le discours intégral est disponible en format audio à la fin de l'article.


Aider le peuple français à renouer avec son Histoire pour construire une Europe des peuples dans le monde multipolaire de demain
I – Le ralliement à contretemps de la gauche au libéralisme.

La crise de la gauche en France et en Europe tient pour l’essentiel, à mon sens, au fait qu’elle s’est progressivement résignée à accepter comme une fatalité la domination du capital financier, la dictature de l’actionnariat et la loi des multinationales qui, au nom de la globalisation, mettent en concurrence les territoires et les mains-d’œuvre. La mondialisation est une stratégie. Les « armées de réserve industrielle » des pays à bas coûts de production pèsent sur les salaires et la protection sociale en France et en Europe occidentale, mais les pays émergents comme la Chine ne sont pas les premiers responsables de cette régression. Le capitalisme financier qui les domine, eux aussi, n’a pas attendu l’émergence de ces pays pour opérer, dès les années quatre-vingt, le grand renversement du partage de la valeur ajoutée entre le travail et le capital au profit de ce dernier. C’est ce capital financier qui met en œuvre la stratégie de la globalisation. Le chômage a été le principal moyen utilisé pour opérer une véritable déflation salariale, ainsi en France à partir de 1983.

La dérégulation qui a suivi s’insérait dans un dessein libéral néo-conservateur, né dans le monde anglo-saxon et mis en œuvre à partir de la victoire électorale en Grande-Bretagne de Mme Thatcher en 1979 et de M. Reagan aux Etats-Unis, l’année suivante. Cette volonté de déréglementation généralisée théorisée au départ par des économistes comme Friedrich Hayek et Milton Friedman, a correspondu à la volonté des Etats-Unis d’ouvrir les marchés aux produits de leurs multinationales et à leurs investissements, en cassant l’intervention des Etats dans l’économie et en faisant reculer partout, y compris à domicile, l’Etat providence. Cette politique a été mise en œuvre, au niveau mondial, par le GATT, devenu OMC en 1994, et par les politiques d’ajustement structurel du FMI. Elle a été relayée par l’Europe libérale à travers l’Acte Unique de 1987 et le traité de Maastricht de 1992. Elle a enfin été parachevée politiquement par le rapprochement entre les Etats-Unis et la Chine, et l’ouverture de celle-ci aux multinationales dans les années 78-80, et surtout par l’implosion du communisme en 1989-91, suivie de l’application de thérapies de choc libérales aux ex « pays socialistes ». Pour la première fois depuis 1914, l’économie de marché coïncidait à nouveau avec les limites de la planète. C’est ce capitalisme financier qui n’a pu se développer et ne peut se survivre qu’avec le soutien de l’Hyperpuissance américaine qui se débat aujourd’hui dans d’insolubles contradictions.

On se souvient des théories de Francis Fukuyama proclamant, au début des années quatre-vingt-dix « la fin de l’Histoire ». En France, François Furet, dès 1989, déclarait « la Révolution française terminée », en fait, selon lui, depuis Gambetta. La gauche n’avait plus qu’à se convertir au libéralisme. Ce qu’elle a fait avec peut-être plus de réticences apparentes en France que dans le reste de l’Europe, avec Tony Blair en Grande-Bretagne, d’Allema et Walter Veltroni en Italie et Gerhard Schröder en Allemagne, mais qu’elle a fait quand même, à mots couverts, pour finir aujourd’hui par un ralliement officiel au libéralisme, sous couleur de « modernité ». Ralliement si tardif qu’il s’opère aujourd’hui à contretemps : pour s’afficher « moderne », on se dit libéral, au moment où la globalisation libérale entre dans une crise systémique qui, pour la première fois, ouvre la perspective de sa remise en cause !

A son Université d’été de La Rochelle, le parti socialiste a donné le sentiment de se désintéresser des questions de fond, qu’il s’agisse de la crise économique mondiale ou des risques d’une nouvelle guerre froide sur notre continent. Le débat sur l’Europe qui avait traversé le parti socialiste lui-même en 2005 a été refermé. Cette attitude n’est pas tenable dans la durée.

La gauche européenne qui a longtemps défendu « l’Etat-Providence », retarde de plusieurs guerres, pour n’avoir pas su inscrire son projet dans une analyse d’ensemble de l’évolution du capitalisme financier contemporain et de la crise de la globalisation libérale.


II – Une méconnaissance de la nature même de la globalisation.

Comme ses homologues européens, le parti socialiste en France méconnaît, dans la plupart de ses composantes, le rôle central des Etats-Unis dans la globalisation. Ce sont eux qui, dès les années soixante-dix, l’ont impulsée en faisant du dollar la monnaie mondiale, et en se comportant comme si cette monnaie était seulement la leur. John Mc Cain est toujours sur cette ligne quand il déclare : « Le libre-échange sert la politique extérieure des Etats-Unis. » Terrible cécité : La crise financière actuelle n’est pas seulement la conséquence d’une politique bancaire aventurée. Elle résulte du fait que, depuis longtemps, les Etats-Unis vivent au-dessus de leurs moyens. Leur déficit commercial dépasse 700 milliards de dollars, soit 6 % de leur PIB. L’endettement des ménages américains, encouragé par le Trésor et le Federal Reserve Board, équivaut à ce même PIB. L’épargne américaine est dramatiquement insuffisante. Le financement de l’économie des Etats-Unis n’est possible que parce que celle-ci capte 80 % de l’épargne mondiale ! Le monde marche ainsi sur la tête. Pour enrayer la chute du dollar, les Etats-Unis ont choisi avec M. Bush la fuite en avant dans le domaine de la politique extérieure, avec le dessein de contrôler l’essentiel des richesses pétrolières et gazières mondiales. Malgré un budget militaire colossal de plus de 450 milliards de dollars, à lui seul la moitié des budgets de la défense dans le monde, les Etats-Unis se trouvent aujourd’hui enlisés militairement en Irak et en Afghanistan. Le choix est aujourd’hui entre le désengagement ou l’escalade. Logique avec lui-même, M. Mc Cain déclare que les troupes américaines resteront en Irak cent ans, s’il le faut.

C’est cette logique globale que les gauches européenne et française, dans leur majorité, se refusent à comprendre. Elles vivent dans l’illusion irénique qu’un retrait américain d’Irak suffirait à résoudre le problème. La crise de la globalisation libérale et le destin de l’Empire américain sont étroitement liés : on ne peut envisager une refondation progressiste de l’ordre international et l’organisation à l’échelle mondiale d’un nouveau « New-Deal » que dans le cadre d’un monde multipolaire régi par le droit et d’institutions internationales rénovées. C’est cette absence de vision historique et géopolitique qui explique l’incapacité de la gauche française et européenne à proposer une politique réellement alternative. Bien entendu, cette incapacité s’enracine aussi dans un attachement à l’hégémonie américaine, lié à un passé révolu. J’ai parlé d’« occidentalocentrisme » à propos de la politique étrangère de Nicolas Sarkozy. En réalité, cet occidentalocentrisme se retrouve largement dans la pensée de la majorité des dirigeants du PS, ce qui explique leurs contradictions dans le domaine de la politique extérieure, y compris européenne. C’est ainsi qu’ils se révèlent incapables de remettre en cause l’orientation libérale de la construction européenne : beaucoup de dirigeants socialistes ont volé au secours de Nicolas Sarkozy pour faire approuver le traité de Lisbonne. C’est ainsi encore qu’on voit certains de ces dirigeants se lancer dans de dangereuses surenchères sur la situation en Géorgie, comme si celle-ci n’était pas aussi le résultat de la politique américaine mise en œuvre pour s’assurer le contrôle des richesses pétrolières et gazières autour de la Mer Caspienne. Ce n’est pas un hasard si Nicolas Sarkozy utilise Bernard Kouchner et Jean-Pierre Jouyet pour mettre en œuvre sa politique. Celle-ci reflète le consensus de l’Establishment financier et des élites bien pensantes pour mettre en œuvre la politique que j’ai décrite comme « du pareil au même ».

Nous sommes donc confrontés à l’incapacité actuelle de la gauche française à « penser mondial ». La plupart des courants majoritaires du parti socialiste ne se distinguent guère dans la surenchère social-libérale. Ils veulent tous « adapter la France à la mondialisation ». Ils comptent avant tout sur les difficultés et les échecs de la droite pour revenir au pouvoir en 2012. Or, à préparer une alternance sans alternative, ils prennent le risque de se couper non seulement des couches populaires abandonnées à la droite dure ou à la gauche radicale, mais aussi de cette fraction consciente de l’électorat qui entend se déterminer d’abord en fonction des intérêts du pays et d’un projet politique convaincant que j’appelle le « courant républicain », soit deux à trois millions d’électeurs, une minorité donc, mais bien souvent capable de faire la décision.

Beaucoup d’hommes de gauche sincères se bercent encore de l’illusion que l’Union européenne à vingt-sept puisse agir par elle-même pour infléchir le cours de la globalisation libérale, ce dont à mon sens elle est absolument incapable sans une reprise de conscience politique de ses nations, et d’abord de la nôtre.

L’incapacité de la gauche française et européenne à « penser mondial » s’enracine donc dans la crise de l’idée républicaine et dans le discrédit de la nation comme vecteur principal de notre responsabilité vis-à-vis du monde : telle est la thèse que je voudrais au moins esquisser en conclusion de notre Université d’été.


III – Démonisation des nations et régression démocratique.

1. La construction européenne telle qu’elle s’est faite après les deux guerres mondiales a reposé sur l’illusion d’une démocratie post-nationale. Or, la démonisation et la démobilisation des nations comme cadre politique opératoire au profit d’une Europe dominée par des instances technocratiques - Commission, Banque Centrale, Cour de Justice européenne – dont la prépotence ne peut être dissimulée par les oripeaux d’un Parlement fantôme, a livré nos pays d’Europe à des politiques libérales menées au nom du « principe de la concurrence », relayant sur notre continent la globalisation libérale impulsée par les Etats-Unis.

Ce sont les peuples qui ont été frappés d’impuissance par cette démonisation de la nation. Quand on prive les peuples de leur passé, on les prive également de leur avenir. La France serait le pays de l’affaire Dreyfus, le pays de la collaboration et de Vichy, le pays du « Code noir » et de l’esclavagisme, un pays indécrottablement colonialiste. Il faut donc rappeler que la France c’est le pays de la Révolution française dont les adversaires animés par une féroce idéologie antiégalitaire et antisémite ont réussi, en 1894, à faire condamner le capitaine Dreyfus. Mais on oublie de rappeler que dans cette affaire ce sont les républicain, à la fin, qui ont gagné : le capitaine Dreyfus a été solennellement réhabilité en 1906 et la République est sortie victorieuse par la voie du suffrage universel de sa confrontation avec les courants nationalistes et antisémites de la fin du XIXe siècle.

Les contempteurs de la nation nous expliquent que la France a été irréparablement souillée par la collaboration. Ils oublient de dire que la France n’a pas mis au pouvoir un gouvernement fasciste par la voie des urnes. En 1936 elle a élu une Chambre de Front Populaire. La défaite de 1940 a été préparée et utilisée par les adversaires de la République. Mais a-t-on le droit d’oublier le général de Gaulle, la France Libre, Jean Moulin, la Résistance et l’hostilité de l’immense majorité du peuple français à l’occupant nazi ?

Les mêmes contempteurs de la nation française veulent faire de celle-ci la complice du « Code Noir » et de l’esclavagisme. C’est oublier le combat des philosophes, la Révolution, l’abolition de l’esclavage en 1794 par Robespierre et en 1848 par la Seconde République et Victor Schoelcher.

La France serait un pays indécrottablement colonialiste. On retient Voulet-Chanoine mais on oublie Savorgnan de Brazza. On oublie que le peuple français consulté par référendum s’est prononcé massivement pour l’autodétermination de l’Algérie en 1962 et par conséquent pour son indépendance dans la coopération avec la France. Il faut renouer avec notre histoire, avec ses ombres certes, mais aussi avec ses lumières ; C’est la seule manière pour notre peuple de retrouver la raisonnable confiance en lui-même dont il a besoin pour construire à nouveau son avenir.

Et de la même manière les autres peuples d’Europe doivent renouer avec le fil de leur Histoire pour qu’ensemble nous puissions nous tourner vers l’avenir.

2. En même temps que la mise en congé de la nation républicaine débouchait sur la crise du civisme, l’avènement du « tout marché » entraînait le creusement des inégalités, la mise à l’encan des services publics, et le repli sur soi. C’est ainsi que le Président de la Poste, M. Jean-Paul Bailly, déclarait, selon Le Figaro du 29 août, que la mise en Bourse de la Poste aurait deux avantages : « elle aurait l’assentiment de la Commission européenne et pourrait créer un choc culturel au sein de l’entreprise ». Nous sommes bien placés dans nos départements pour observer, avant l’heure, les conséquences de cette privatisation du service public : fermetures de bureaux de postes dans les zones rurales, et les quartiers périphériques, allongement des délais d’acheminement du courrier ordinaire, au prétexte d’affronter la concurrence. C’est à juste titre que le Comité de liaison de la gauche a décidé de lancer une pétition contre la privatisation de la poste.

Mais cette libéralisation à outrance n’est pas tombée du ciel : elle a été voulue ou acceptée par tous nos gouvernements successifs – faut-il rappeler les sommets de Lisbonne et de Barcelone ? M. Jouyet officiait déjà au cabinet du Premier ministre … C’est au nom de la concurrence qu’on a libéralisé les prix de l’énergie, au bénéfice, paraît-il, du consommateur. Curieusement, la facture de l’électricité et du gaz a explosé ! Demain la concurrence prévaudra aussi dans le domaine ferroviaire.

La politique de M. Sarkozy donne ainsi une cohérence d’ensemble à un choix d’alignement sur le tout-marché : le pouvoir d’achat est rogné par l’inflation. Le gouvernement prétend le sauvegarder en supprimant les protections dont bénéficiaient les petits commerces de centre-ville. En fait, « travailler plus et gagner moins », tel est le programme réel que des économistes soutenant le gouvernement, tel M. Nicolas Baverez, revendiquent ouvertement. Sous le nom de « révision générale des politiques publiques », c’est un repli systématique de l’Etat qui se met en œuvre autour des chefs-lieux de régions, laissant les autres départements en quasi déshérence du point de vue de l’administration de l’Etat. Le département lui-même, en tant que collectivité décentralisée, est menacé au prétexte de la suppression d’un échelon administratif, sans qu’on réponde à la question de savoir à quel niveau ses compétences, notamment en matière sociale, seraient mieux exercées. Chacun sent bien que c’est le service public de proximité qui en souffrira en premier lieu. Tout cela se passe en silence, en l’absence de tout débat public.

En réalité, la politique de M. Sarkozy est télescopée de plein fouet par la crise de la globalisation libérale. Le « fondamentalisme de marché » qui a soutenu le thatchérisme, le reaganisme, le consensus de Washington et, en France, la politique de rigueur, a creusé partout les inégalités, nourri la spéculation et engendré une crise systémique sans précédent. Joseph Stieglitz, prix Nobel d’Economie, a dénoncé l’illusion selon laquelle « les marchés sont auto correcteurs, distribuent efficacement les ressources et servent l’intérêt général. » Or c’est cette illusion-là qui soutient partout les politiques libérales au niveau national, européen et mondial.


IV – Caractère central de la question européenne dans la refondation de la gauche

La politique mise en œuvre par M. Sarkozy est une facette redoublée de cette politique néfaste que poursuit dans toute l’Europe la Commission européenne. C’est pourquoi il n’est pas possible d’ouvrir une alternative véritable sans remettre en cause l’orientation libérale imposée d’en haut par les instances européennes. Cette constatation de bon sens rencontre fréquemment l’objection que les politiques européennes sont celles qu’ont acceptées au Conseil des ministres les gouvernements nationaux. Cette objection fréquemment avancée par beaucoup de dirigeants socialistes ne tient pas la route, car le poids de la bienpensance européenne est tel que les gouvernements nationaux sont d’avance tétanisés à l’idée de vouloir s’en affranchir tant soit peu : ils seraient aussitôt taxés de régression « nationaliste », et mis au ban de l’Europe bien pensante, c’est-à-dire libérale.

C’est pourquoi la tâche de la gauche n’est pas seulement de réhabiliter le concept de nation républicaine comme communauté de citoyens mais d’en faire le vecteur d’une autre idée de l’Europe. Car l’Europe de MM. Barroso et Solana est une Europe anémiée, invertébrée, réduite à une bien-pensance libérale qui l’empêche d’être un acteur de son destin.

L’Europe a besoin de l’entente de ses nations et d’abord de ses grandes nations : l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne, la Grande-Bretagne, la Pologne délivrée des cauchemars du passé et j’ajoute même la Russie. Comment oublier qu’en 2003 c’est l’entente du Président de la République française, du Chancelier de l’Allemagne fédérale et du Président russe qui ont privé l’invasion américaine de l’Irak du sceau de la légalité et par conséquent de la respectabilité internationale ? Immense service rendu à la cause de ce qu’on appelle le dialogue des civilisations ou plus justement dialogue des cultures. L’Europe a besoin de nations vivantes et démocratiques capables de s’inscrire ensemble dans une vision partagée de l’avenir. Une vision de progrès social mais aussi d’identité politique par rapport aux autres aires géographiques de la planète. L’Europe ne peut pas être une filiale ou plutôt un ensemble de filiales de la holding américaine.

Il faut avoir le courage d’affronter la question européenne. Nous ne sommes évidemment pas contre l’idée européenne. Au contraire, nous sommes favorables à l’organisation d’une Europe à géométrie variable, car fondée sur la démocratie qui vit dans ses nations. Nous militons pour un gouvernement économique de la zone euro afin de contrebalancer l’omnipotence actuelle de la Banque Centrale européenne et de mieux protéger nos industries. Nous ne croyons pas non plus que la France soit vouée à s’effacer pour s’aligner sur la politique décidée à Washington. C’est pourquoi nous avons toujours refusé et nous refuserons toujours de donner congé à la souveraineté populaire. Nous savons que l’idée même du peuple français est aujourd’hui en danger parce qu’elle est combattue de droite par les élites ralliées à la domination du capital financier et souvent aussi, hélas, de gauche, par des courants libéraux ou même anarchistes qui n’ont jamais compris ce qu’est la République.

La République porte des idéaux universels mais elle s’enracine dans une identité collective, celle de la France. Oublier notre histoire, ignorer une géopolitique élémentaire, ne plus savoir même quelle place nous occupons sur la carte du monde, c’est évidemment méconnaître les intérêts fondamentaux de notre peuple, s’exposer à de terribles régressions, laisser la France et sa riche histoire à la droite et à l’extrême droite. Cette vue myope des choses serait suicidaire pour la gauche en France mais aussi en Europe..

Elle le serait d’autant plus que l’Empire américain, tel qu’il s’est établi depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, touche à sa fin. Il est clair que les Etats-Unis n’ont plus aujourd’hui la capacité de dominer seuls le monde. Ils cherchent partout en Europe, au Japon, et même en Inde, des supplétifs. Ils n’ont évidemment pas renoncé à exercer partout leur hégémonie, se concevant eux-mêmes, comme l’a rappelé utilement Hubert Védrine dans le Monde Diplomatique, comme le moyeu d’une roue de bicyclette dont chaque pays serait un rayon, s’instituant ainsi comme une sorte de « hub », de « passage obligé », pour les autres nations, en fonction du principe que chaque pays préfère l’hégémonie américaine à celle de son voisin plus puissant. Cette vision est cependant trop sommaire. Nous entrons dans une ère nouvelle où plusieurs pôles existeront dans l’ordre international : Chine, Inde, Russie, etc. La question qui se pose est celle de savoir quelle place l’Europe et la France tiendront dans cette nouvelle organisation du monde. La réponse apportée par la politique de M. Sarkozy est simple, c’est : aucune. Ni la France ni l’Europe, avec la politique de Nicolas Sarkozy, ne seront jamais un pôle dans le monde de demain.


V – La tentation de l’occidentalocentrisme

Dans un livre récent, trop peu lu, « Pour une Union occidentale », M. Balladur à l’école duquel Nicolas Sarkozy s’est formé, a théorisé ce que j’appelle « l’occidentalocentrisme » : les pays de souche européenne ne sont plus aujourd’hui à l’échelle du monde qu’une minorité déclinante. Pour préserver les avantages acquis de l’Occident, en fait ceux du capital financier, il est essentiel, selon cette théorie, de resserrer les rangs autour des Etats-Unis pour faire face à la montée des pays émergents. Je résume bien entendu la thèse développée par M. Balladur, observant qu’elle est, en fait, mise en œuvre par M. Sarkozy qui inscrit la politique française dans le sillage de la politique américaine, que ce soit en Afghanistan, ou face à l’Iran, ou en Géorgie face à la Russie, ou encore en annonçant son intention de rejoindre l’organisation militaire intégrée de l’OTAN, au prétexte illusoire de construire par ailleurs une « défense européenne ».

De Gaulle avait soustrait nos états-majors au commandement d’officiers généraux américains pour affirmer le principe d’une France indépendante, capable de faire valoir ses vues, raisonnablement s’entend, partout dans le monde. Qui peut contester que les vues du général de Gaulle étaient prémonitoires, vis-à-vis de la Chine, sur la guerre du Vietnam, ou encore sur les conséquences désastreuses de l’occupation des territoires palestiniens pour Israël ?

C’est à près d’un demi-siècle de politique étrangère indépendante, ou en tout cas relativement indépendante, que M. Sarkozy va mettre fin, et il le fera au plus mauvais moment, au nom de cette théorie erronée et dangereuse que j’ai appelée « l’occidentalocentrisme ».

Il est bien vrai que les pays du Sud ont généralement en commun le fait d’avoir été à un moment ou à un autre colonisés par tel ou tel pays européen. Mais faut-il figer et perpétuer cette opposition Nord-Sud qui fait l’impasse sur la diversité des civilisations et des nations au Sud comme au Nord ? Qui ne voit le danger d’un tel manichéisme qui coaliserait le Nord contre le Sud et réciproquement, les pays du Sud contre un Occident blanc replié sur lui-même ou théorisant la guerre-préventive, ou pourquoi pas la possibilité de l’emploi en premier de l’arme nucléaire, comme on l’a vu faire récemment par cinq anciens chefs d’Etat-Major, dont l’Amiral Lanxade pour la France ?

Cette idéologie occidentalocentriste est dangereuse pour la paix. Elle est dangereuse pour l’Europe au sein de laquelle la France affirmait traditionnellement une certaine volonté d’autonomie, pour le bien des autres autant que pour le sien propre. Elle est dangereuse enfin pour la France qui ne peut méconnaître sans graves conséquences à la fois le centre de gravité de ses intérêts et sa vocation universelle. Cette idéologie occidentalocentriste n’épargne malheureusement pas des secteurs importants de la gauche.

L’idéologie des droits de l’homme, déconnectés des droits des citoyens, constitue une couverture commode pour toutes les dérives expéditionnaires et nous devrions davantage prêter l’oreille à ceux qui, au Sud, voient dans le « devoir d’ingérence » professé par Bernard Kouchner la résurgence d’un état d’esprit colonial ou néocolonial.

Je vais prendre quatre exemples qui ne m’éloigneront qu’en apparence du sujet de notre Université d’été qui est – je le rappelle – la refondation républicaine de la gauche. Celle-ci en effet ne sera possible que si la gauche rompt avec l’occidentalocentrisme et renoue avec l’universalisme républicain.

1. Premier exemple : Etait-il bien judicieux, en septembre 2007, à la Conférence des Ambassadeurs, d’évoquer, comme l’ont fait Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner, l’imminence d’une guerre avec l’Iran, alors que Barak Obama, s’il est élu en novembre prochain, évoque publiquement l’idée d’une négociation entre les Etats-Unis et ce pays ? Les expéditions militaires desservent la cause de la non-prolifération nucléaire parce qu’elles donnent un argument de poids aux pays qui veulent se doter d’une arme atomique. L’alignement français sur les positions de M. Bush a évidemment nui à nos intérêts et à notre image dans le monde.

2. Deuxième exemple : L’Afghanistan. Le Président de la République a renforcé notre contingent militaire et étendu ses missions, contre la meilleure intuition du candidat Sarkozy qui ne jugeait pas la contribution de nos forces « décisive » pour la solution du problème afghan. Nous voilà aujourd’hui embarqués dans une croisade pour les valeurs démocratiques, au nom d’une « guerre contre la terreur » proclamée par le Président Bush, concept extrêmement flou qui n’opère pas la distinction nécessaire entre Al Quaïda et les tribus pachtounes qui représentent plus de la moitié des Afghans. L’idée qu’on puisse faire passer l’Afghanistan du Moyen Age au XXIe siècle à coup de bombes plus ou moins téléguidées est évidemment absurde. Les guérillas auxquelles les forces de l’OTAN sont affrontées n’ont pour la plupart rien à voir avec Ben Laden. On ne fera rien en Afghanistan sans s’appuyer d’abord sur le peuple afghan. En attendant, voici nos forces enlisées derrière celles des Etats-Unis dans une zone géographique qui n’a jamais correspondu à nos intérêts géopolitiques, et associées à l’idée pernicieuse d’une « guerre des civilisations ».

3. Troisième théâtre : La Géorgie et le Caucase. On ne peut traiter de cette question complexe en faisant comme si la politique américaine dans cette région n’avait pas pesé lourdement dans le contentieux entre la Géorgie et la Russie et comme si l’Europe n’avait pas des intérêts propres distincts de ceux des Etats-Unis. Le partenariat stratégique avec la Russie est évidemment un enjeu décisif pour l’autonomie de notre continent et pas seulement sur le plan énergétique. Ce qui est en jeu c’est l’autonomie politique de l’Europe et sa capacité à s’affirmer comme un pôle autonome dans le monde de demain. Certes la reconnaissance par la Russie de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie est contraire au droit international mais celle du Kosovo par les Etats-Unis et la plupart des pays de l’Union européenne, ce printemps, ne l’était pas moins. La crise géorgienne démontre la folie que serait une extension de l’OTAN à la Géorgie et à l’Ukraine et l’inconséquence d’un retour de la France dans les structures militaires intégrées de l’OTAN.

4. Ce retour dans l’organisation militaire intégrée de l’OTAN serait une quatrième erreur. Une nouvelle guerre froide diviserait notre continent. Elle peut arranger les Etats-Unis : Samuel Huntington dans « Le clash des civilisations », en 1994, n’avait pas dessiné par hasard une frontière entre une soi-disant « civilisation occidentale » et une soi-disant « civilisation orthodoxe ». « Diviser pour mieux régner » a toujours été l’adage des puissances dominantes. Mais les intérêts prioritaires de la France ne sont pas en Mer Noire et encore moins en Caspienne ou en Asie Centrale. Ils sont d’abord là où nous sommes, c’est-à-dire en Europe. Il est dangereux de se laisser entraîner trop loin du centre de gravité de ses intérêts. Il faut accepter que les valeurs universelles de la République puissent être défendues de manière différente selon qu’elles engagent ou non les intérêts fondamentaux du pays. La première mondialisation a sombré dans la première guerre mondiale que la mécanique d’alliances trop rigides a rendue inévitable. Evitons qu’il en aille ainsi de l’actuelle mondialisation américaine et que la France par le biais de l’OTAN ne soit de plus en plus entraînée selon l’expression du Général de Gaulle « dans des guerres qui ne sont pas les siennes ».


VI – La gauche et la nation.

La question de l’intérêt national est évidemment au cœur des débats de la gauche. Il y a ceux pour lesquels cette question existe et ceux qui, par légèreté et inconséquence, selon moi, font comme si elle n’existait pas. Je propose donc que la question de la nation républicaine soit mise au cœur du débat sur la refondation de la gauche. Elle sera ainsi fidèle à la pensée de Jaurès. Elle transcendera des clivages dépassés. Clémenceau a été l’homme de la France, mais il était aussi un homme de gauche, et on ne peut plus le démoniser aujourd’hui qu’au nom d’un révolutionnarisme dépassé, comme l’a très bien montré Michel Winnock dans la biographie qu’il lui a consacré. Et De Gaulle, qui se voulait « l’homme de la nation », qui peut contester que la France lui doit, en 1944-45, les avancées sociales les plus décisives qu’elle ait jamais connues ? La gauche, si elle veut devenir hégémonique en France, au plan des idées, doit rompre avec le sectarisme de vues étriquées.

Elle doit à la fois rassembler et renouer avec les couches populaires dont le patriotisme n’est pas éteint. Ringardise ? Non ! Le patriotisme défini comme l’amour des siens, à la différence du nationalisme qui est la haine des autres, est nécessaire à la renaissance du civisme ! Le sentiment d’appartenance à une identité collective forte est indispensable à l’acceptation de règles définies en commun.

Notre pays vit une grave crise de société et d’identité. Il doit réapprendre à s’aimer et il ne pourra s’aimer qu’en parlant librement aux autres. La France d’aujourd’hui ne tient plus par grand-chose, sinon par ce qui reste du service public et par l’exceptionnel maillage démocratique de ses communes. Mais combien cela est fragile !



VII – Une gauche de projet

C’est donc d’un sursaut civique et démocratique que peut procéder le redressement. Ce redressement est la tâche qui incombe à une gauche refondée. Si la gauche n’est pas capable de concevoir ce sursaut salvateur, elle ne reviendra pas au pouvoir en 2012, car il ne faut pas sous-estimer Nicolas Sarkozy ou tomber dans un antisarkozysme primaire ; la gauche a besoin d’un projet solide s’inscrivant dans une vision d’avenir et non d’une opposition systématique et quasi pavlovienne qui ferait seulement voir l’inconsistance de ses positions de fond. Je ne prendrai qu’un exemple qui paraîtra mineur : je suggère que nous réfléchissions objectivement sur le RSA (revenu social d’activité). Il est évident que les titulaires du RMI doivent trouver un avantage financier substantiel pour travailler à nouveau. Sinon que répondre à ceux qui vous disent : « Je perdrais de l’argent en reprenant une activité » ? Il ne m’échappe pas que le RSA peut encourager le travail à temps partiel mais le travail à temps partiel a un effet de socialisation et vaut mieux en définitive que l’inactivité.

Enfin, le mode de financement, c’est-à-dire la taxation des revenus du capital, va dans le sens que nous avons toujours souhaité, même s’il ne remet pas en cause un « paquet fiscal » que nous avons critiqué en son temps. A ma connaissance il n’a jamais été envisagé à ce jour de faire passer à la caisse les collectivités locales et nous y serions évidemment opposés. Il me semble que dans notre manière de nous opposer, il doit y avoir une préfiguration de ce que sera notre action future. Si nous disons non à tout, c’est qu’en fait nous ne proposons rien. Soyons donc capables de dire oui à ce que nous réclamons nous-mêmes et mettons quelquefois en œuvre dans certains départements.

Refusons la démagogie et travaillons dès maintenant à construire une opposition responsable. La responsabilité n’est nullement exclusive d’une grande ambition.


VIII – Une refondation à la fois nationale, européenne et mondiale.

J’en viens aux perspectives de la refondation de la gauche. Le débat sur ce sujet ne fait que commencer. Je n’ignore rien des rivalités de boutique et des objections que suscite la création d’un grand parti de toute la gauche. Il faut un évènement qui fasse électrochoc. Nous avons des divergences ? La belle affaire ! Elles peuvent, je le crois, se régler par le débat dès lors que les questions de fond auront été abordées.

Permettez-moi d’abord une observation : Le parti socialiste est certes la formation la plus nombreuse à gauche, mais elle est loin d’être majoritaire dans le pays. Et il ne lui sert à rien de dominer à gauche, si la gauche est durablement confinée dans l’opposition. Il faut un électrochoc ! Peu importe, à la limite, la structure : nouvelle formation, fédération, confédération. Ce qui est important c’est d’affirmer un dessein pour la France, c’est d’organiser le retour de la France en Europe et dans le monde. C’est ce débat-là qu’il faut lancer, sur le fond des choses ! La crise de la globalisation libérale nous offre la chance de proposer ce nouveau dessein :

- Refondation des institutions internationales pour un monde multipolaire et pacifique, régi par le droit.
- Organisation d’un nouveau « New-Deal » à l’échelle mondiale pour concilier le progrès social dans les anciens pays industriels, l’émergence des grands pays du Sud et la construction d’Etats dignes de ce nom, dans les pays qu’on dit « les moins avancés ».
- Réorientation de la construction européenne au plan monétaire, industriel et social, ce qui implique un changement de cap politique en Allemagne, auquel la gauche française devrait s’intéresser davantage. Nous avons une occasion historique de refonder la gauche à la fois au niveau français, européen et mondial. Prenons pleinement conscience de l’épuisement du capitalisme financier qui a été l’horizon de toutes les politiques économiques depuis vingt-cinq ans. La négligence des questions industrielles, sociales, environnementales aussi bien que des enjeux de long terme que seuls les Etats peuvent maîtriser, ne peut plus durer ! L’OMC doit être cantonnée à un rôle d’arbitre entre plusieurs zones régionales d’intégration commerciale. Les déséquilibres sociaux, environnementaux et monétaires doivent être pris en compte dans les règles du commerce international. A défaut, l’Union européenne doit rétablir une préférence communautaire. Le FMI doit être absorbé dans la Banque Mondiale qui doit financer les infrastructures des pays les plus pauvres, à commencer par l’Afrique. Les statuts de la BCE doivent être modifiés, un gouvernement économique de la zone euro institué. Le paquet fiscal doit être abrogé. Les ressources dégagées iront aux investissements nécessaires dans l’économie de la connaissance. L’encadrement législatif des relations sociales doit veiller au rôle des représentants des salariés. Bref, la gauche doit changer d’horizon, et s’affranchir du capital financier.
- Enfin en France même elle doit susciter une renaissance républicaine, comme celles que notre pays a connues à la fin du XIXe siècle ou après la deuxième guerre mondiale.


IX – Des primaires à gauche

Faisons d’abord lever ce débat ! la Fédération ou la Confédération de toute la gauche n’organiserait-elle pas de vastes primaires à gauche en 2011, largement ouvertes à tous les militants et sympathisants ? J’entends dire que cette ouverture qui réussit assez bien aux Etats-Unis ferait perdre au parti socialiste son rôle directeur. Mais c’est une vue étroite des choses. Il faut sortir de l’esprit de boutique et parler au pays. Je crois que celui-ci est prêt à entendre un langage audacieux qui lui apprendrait à penser à nouveau collectivement et à comprendre ce que le mot « peuple » veut dire.

Ce que le regard collectif a défait, comme l’a montré Patrick Quinqueton, la « classe ouvrière », le « citoyen », le regard collectif doit le retrouver : le « peuple en corps », c’est-à-dire l’ensemble des citoyens, à nouveau convoqués à l’existence politique.

C’est cela que nous avons à réinventer : « le peuple français » d’abord mais aussi le peuple français s’adressant à une Europe des peuples, capable d’exister par elle-même et de parler au monde entier ; c’est cette ambition et le regard qui manquent aujourd’hui à la gauche. Il est temps de les lui redonner. Nous n’y parviendrons pas seuls, mais au moins nous pouvons, seuls s’il le faut, témoigner de cette exigence !

Nous aiderons ainsi le peuple français à se retrouver et à poursuivre son Histoire, dans une Europe renouvelée, une Europe des peuples, qui pourra, elle, être aussi un pôle dans le monde de demain, un pôle nécessaire, indispensable au dialogue des nations et des cultures. Voilà un projet exaltant et réaliste à la fois. Il faudra l’incarner car nous ne pouvons pas laisser plus longtemps la gauche en déshérence.

Courage donc camarades, imagination et détermination ! Croyons en la France, croyons en notre capacité d’action collective, croyons en l’avenir du peuple français !

Actualités

I Publié le Dimanche 7 Septembre 2008 par Sami Naïr


Intervention de Sami Naïr, secrétaire national, Université d'été du MRC, Belfort, 7 septembre 2008.


Quelques réflexions sur la gauche
« Champs de ruines » : c’est le mot qui revient le plus souvent pour décrire l’état de la gauche française aujourd’hui. En tout cas fin du cycle historique structuré autour de l’opposition entre la voie communiste et la voie réformiste. Toutes les versions de la gauche radicale ont explosé ; toutes les versions de la gauche réformiste ont échoué à offrir une alternative au capitalisme.
Je ne rentrerai pas ici dans le détail de cette histoire.

Tout le monde a conscience que nous avons perdu un paradigme, celui des lendemains socialistes qui chantent, mais le débat peine à s’ouvrir pour savoir ce qu’il faut faire désormais.
La pente la plus facile est bien sûr celle qui mène à l’adaptation au monde injuste et dur, tel qu’il est, et beaucoup de dirigeants de gauche s’y laissent entraîner.

Je laisse ici de côté la question des formes d’organisation dans lesquelles la gauche pourrait un jour se retrouver pour ne souligner, sans les analyser dans le détail, que trois questions incontournables, qui sont en quelque sorte des prolégomènes à toute gauche future.
1) La question de la mondialisation
2) Celle de l’Etat nation et des forces sociales capables de s’opposer à cette mondialisation libérale
3) Celle de l’Europe

Sur ces questions, la gauche existante n’a pas élaboré de vision propre; en revanche, la droite a apporté des réponses auxquelles, honteusement ou fièrement, adhèrent certaines mouvances de la gauche libérale.


1. Sur la mondialisation libérale

La droite dit qu’il n’y a pas d’alternative ; la preuve de son affirmation serait presque symboliquement apportée par le fait que les principaux organes de gestion de la mondialisation libérale sont aujourd’hui entre les mains de personnalités de gauche : DSK au FMI, Pascal Lamy à l’OMC !

La thèse des partisans de la globalisation libérale est connue : selon eux, si la globalisation ne donne pas tous ses effets bénéfiques, c’est parce qu’elle n’est pas allée assez loin dans la privatisation du lien social : ce sont donc les couches sociales « protégées » qui doivent payer encore et plus.

Que dit la gauche ?

Je note d’abord que dans la Déclaration de principes adoptée récemment par nos camarades socialistes, il n’y a aucune analyse de cette mondialisation, rien sur la réalité géopolitique impériale et le magistère américain, rien sur le contenu et la forme politique de l’Europe, rien sur l’avenir de l’Etat-nation. Or ce ne sont pas des questions abstraites, car la mondialisation libérale n’est pas un processus historique désincarné.

La globalisation libérale, c’est une évidence, a été dirigée par les Etats-Unis, en s’appuyant sur les multinationales et en utilisant les principales institutions financières internationales. Elle a changé profondément la nature même du capitalisme, devenu essentiellement financier et spéculatif. Et elle est aujourd’hui en crise.

Une crise qui est d’abord celle de l’empire américain, et qui provoque la récession dans les pays riches. Le magistère américain sur l’économie mondiale est ancien.
Il y a en réalité, depuis plusieurs décennies, une véritable stratégie d’exportation de l’inflation américaine, qui est financée par l’épargne mondiale.
Le déficit budgétaire américain est abyssal, il n’y a pas d’exemple comparable dans le monde. En 2009, il atteindra les 482 milliards de $ (autour de 306 milliards d’euros) en plus des 141,8 milliards de $ pour financer les guerres d’Irak et d’Afghanistan.

Je rappelle que le budget militaire des Etats-Unis pour 2008 a été de 645,6 milliards de $ dont 503,8 milliards seulement pour le financement des activités du Pentagone et des programmes d’armement nucléaire.
Or la quasi totalité de ces dépenses est financée par l’épargne mondiale, surtout par l’achat de Bons du Trésor américains par les Chinois, les pays du Golfe Persique, le Japon et certains fonds européens.

Face à cette globalisation libérale, dans sa version agressive comme dans la crise aujourd’hui, la gauche a été incapable de produire un véritable discours alternatif. Et quand il existe, son discours est essentiellement défensif.


On entend souvent à gauche qu’il faut donner un « contenu social » à cette mondialisation. Seulement voilà : par exemple, pour imposer des règles contre la privatisation généralisée des services sociaux au niveau de l’OMC, encore faut-il être capable d’imposer ces règles au niveau de l’Europe et de les faire respecter au niveau de la nation !

L’O.M.C. voulait, dés 2002, un Accord Général sur le Commerce et les Services (AGCS) dont la finalité était de privatiser tous les services publics. Le Commissaire européen d’alors, Pascal Lamy, en avait défendu le principe au niveau européen. Les transports, la santé et la Poste étaient dans le collimateur. Aujourd’hui, la privatisation de la Poste entre en vigueur ! Et bientôt ce sera le tour des transports ferroviaires !

Mais que fait la gauche ? Elle se limite de fait à une politique incantatoire, elle dénonce, mais elle ne prévient pas à la source.

Or, il n’y aura pas de sortie de crise pour la gauche si elle ne propose rien pour combattre cette mondialisation libérale. Et la stratégie alternative doit se déployer sur plusieurs fronts :
1) Des règles encadrant la concurrence à l’OMC, et notamment le principe de clause sociale dans le libre-échangisme concurrentiel. Ce serait une véritable révolution théorique.
2) Un contrôle systématique de la circulation des capitaux
3) Mais aussi : repenser l’architecture monétaire internationale et tout particulièrement le rôle du dollar.
L’euro, nous avait-on annoncé pour le justifier, devait concurrencer le dollar. Il est aujourd’hui sévèrement châtié par le dollar.
Pourquoi un euro fort ? Notamment parce qu’il profite le plus aux pays dont le commerce extérieur est intrazone européenne, soit l’Allemagne (4/5ème de ses exportations). On comprend pourquoi il ne faut pas toucher à la banque centrale.
4) - Déclarer, dans l’OMC, des zones de souveraineté nationale non marchandes : éducation, santé, et de façon plus large, services sociaux.
- Taxer les délocalisations
- Revoir les rôles du FMI et de la Banque Mondiale, etc.

Il y a, de part le monde, — en Europe, Amérique Latine, USA, Afrique, Inde, des milliers de proposition, d’idées qui circulent pour lutter contre le libéralisme.
La gauche doit analyser ce grand laboratoire mondial, et en tirer des enseignements, des stratégies, des politiques.

Sur quelles forces s’appuyer ? Normalement, trois forces principales :
1) L’alliance des couches moyennes appauvries par cette mondialisation et des classes populaires
2) L’Etat-nation, qui n’est pas dépassé. (Le budget de l’UE n’est même pas de 1 % du PIB européen)
3) Une réorientation stratégique de l’Europe.

Dans ces trois espaces, il faut mettre la bataille contre le libéralisme mondialisé aux commandes. Il faut délégitimer les élites financières qui dirigent l’Union européenne ; montrer qu’elles n’ont plus rien à voir avec l’intérêt général ; qu’elles ne sont autonomisées et qu’elles sont devenues des vecteurs du pouvoir de l’argent contre l’intérêt général des citoyens de l’Europe.

Il faut reconstruire les solidarités sociales en élaborant un projet commun entre classes moyennes, ouvriers, salariés et exclus – autrement dit, construire un sujet politique qui puisse s’opposer au bloc hégémonique des élites financières unies.

L’Etat-nation est le vecteur stratégique principal dans cette lutte. Il faut d’abord le reconquérir, ce qui n’est pas simple ; il faut ensuite le rendre capable d’agir au plan européen et au plan mondial. C’est possible.

Un exemple : le rapport, en Europe, à la Banque Centrale Européenne. Aujourd’hui la France, l’Italie, l’Espagne demandent une révision de la politique de l’euro fort. Mais l’Allemagne n’en veut pas. Et les règles existantes favorisent la banque centrale. On est paralysé ? Oui, parce que l’on a accepté des règles paralysantes (le plan de stabilité – Maastricht). Une des premières actions serait de demander la transformation des critères de convergence de Maastricht, la remise en cause du pacte de stabilité, la nationalisation (la vraie) des secteurs de souveraineté, parmi lesquels il faut mettre les services publics.

Mais on voit bien que cela signifie un accord sur la signification de l’Etat-nation aujourd’hui. Or, la Gauche (sous toutes ses versions), n’a pas de pensée originale sur l’Etat-Nation.


2. Sur l’Etat-nation

Sur l’Etat : soit la gauche l’a combattu parce qu’elle le concevait comme l’instrument de la dictature du capital) — version instrumentale ; soit elle s’y est soumise (socialisme réformiste), c’est la version sociale-démocrate et aujourd’hui libérale.

Or, c’est un paradoxe réel : la seule forme d’Etat social qu’on ait connue, c’est celle du Welfare State, qui était en réalité nécessaire au développement du capitalisme après guerre. L’Etat le plus social, en France, c’est celui préconisé par le Conseil National de la Résistance (CNR). De Gaulle !
Et dont le capitalisme s’est débarrassé dès qu’il n’en a plus eu besoin. Mais la gauche n’a ni inventé un Etat social spécifique, ni fait la critique constructive du Welfare State. Il est venu, il est parti. Point ! D’où la victoire idéologique du libéralisme.

Mais aujourd’hui, pire encore, la gauche a intériorisé la délégitimation libérale de l’Etat. Elle refuse de revenir à l’« étatisme ». Et c’est la droite mondiale qui parle d’étatisation nécessaire (c’est-à-dire, pour celle-ci, de la socialisation des pertes). Pourquoi cette dérive ? Il y a beaucoup de raisons. Mais une me paraît évidente. La gauche accepte le cosmopolitisme du marché et assimile l’interventionnisme étatique à un nationalisme d’Etat. Elle se méfie de la nation-Etat.

Cette conception a été théorisée d’ailleurs par Habermas dans Après l’Etat-nation, mais dans une perspective, à mon avis, déconnectée de la réalité vécue des peuples. S’inspirant de l’idéalisme kantien, il propose une conception cosmopolitique post-étatique. Sa thèse centrale ne diffère pas, sur le fond, de celle des idéologues libéraux : elle affirme que la mondialisation actuelle manifeste un procès d’intégration économique mondial, et que l’Etat nation constitue un obstacle à ce procès.
C’est là un postulat a priori qui mérite au moins discussion !

Pourquoi la mondialisation ne serait-elle pas tout autant et peut-être avant tout un processus de désintégration de l’économie mondiale sous l’effet d’un capitalisme financier que plus personne ne contrôle ?
Pourquoi l’intégration économique mondiale serait nécessairement au bout de ce processus, et pas la destruction, la fragmentation mondiale, et de nouvelles guerres ?

En réalité, la faiblesse de la gauche à penser l’Etat à l’époque de la mondialisation est elle-même liée à l’incapacité de penser la nation, dans ce que celle-ci signifie comme médiation politique et sociale. Car l’Etat n’est rien sans la nation qui lui donne sens.

La droite entend que le rôle stratégique de l’Etat nation est dépassé à l’époque de la mondialisation libérale, la nation elle-même n’étant plus ou moins qu’une forme identitaire, culturelle, qui doit trouver sa place dans un monde pluriel.
Il est vrai que l’Etat-nation ne constitue plus le seul cadre des grandes décisions économiques, mais cela signifie-t-il que la fonction régulatrice de l’Etat a disparu ?
Et, surtout, cela signifie-t-il que la souveraineté nationale, c’est-à-dire l’intérêt général, soit devenue obsolète ?
Peut-on comprendre la politique européenne si l’on met entre parenthèses les intérêts nationaux de nos voisins allemands, anglais, italiens, etc..?

En fait, la question de l’Etat-nation est centrale. C’est l’Etat qui lui donne une cohérence dans l’existence au monde, sous forme de nation.
Non la nation entendue comme organe biologique, comme race ou ethnie, mais la nation dépassant, par son symbolisme et le lien qu’elle instaure entre les citoyens, les appartenances particularistes, que ce soit à une tribu, un clan, une religion, une spécificité culturelle ou linguistique, pour déboucher sur une union politique, une citoyenneté partagée, en France un même pacte laïque, une égalité politique et des obligations civiles qui fondent et rendent possible cette égalité.
Une nation citoyenne. Et une nation métisse, fondée sur le brassage de différences et non sur l’apologie des particularismes. Une République citoyenne.

La gauche, si elle reprend à son compte la plupart de ces valeurs, se refuse à les corréler clairement, fortement, à l’identité nationale républicaine. En fait, la nation républicaine, c’est l’impensé de la gauche, et c’est le boomerang qui ne cesse et ne cessera de lui revenir au visage. Mais l’enjeu est plus important encore : c’est celui de la démocratie.

Dans la mondialisation comme dans la construction européenne, l’espace national est le seul cadre dans lequel la démocratie peut fonctionner de manière plus ou moins transparente et sous un contrôle plus ou moins effectif des citoyens. On n’a pas besoin d’être spécialiste de sciences politiques pour comprendre que si l’Europe actuelle a dérivé vers la technocratie autoritaire et opaque, c’est précisément parce qu’il n’y a pas de cadre démocratique européen et que le Parlement européen est loin, très loin, de jouer ce rôle.

C’est pourquoi, si l’on veut construire l’Europe, il est crucial, impératif de clarifier les rapports entre les Etats nations et l’Europe. Or, la gauche, là aussi, a des difficultés à comprendre la relation entre démocratie et Nation. Elle vit en général sous le poids de l’opprobre qui est portée contre les nations en raison des terrifiantes dérives nationalistes du XXe siècle. Il nous faut donc un vrai débat, à gauche, sur la nation et l’Etat.


3. Enfin, sur l’Europe et sa nécessaire réorientation.

La droite soutient que sa construction comme entité économique et politique dépasse la question de la différence droite-gauche. A gauche, beaucoup partagent ce point de vue.

De là le pacte passé entre la droite et la gauche depuis le début des années 80 pour mettre en place une Europe économiquement libérale et politiquement impuissante (c’est-à-dire en fait soumise aux Etats-Unis, comme le prévoyaient le Général de Gaulle et Mendès-France).

Je crois que s’il y a un domaine où la faiblesse théorique et politique de la gauche est patente, c’est bien celui de la construction européenne. Je crois aussi que l’accord des sociaux-libéraux et de la droite sur l’Europe libérale a détruit tout le potentiel émancipateur critique de la gauche européenne.

La gauche n’a pas de théorie alternative de l’Europe.

Il nous faut une autre vision de l’Europe. Une vision politique et stratégique.
- On doit trouver la forme politique adéquate pour unir les nations européennes ;
- On doit autonomiser l’Europe par rapport à ceux qui veulent la soumettre, surtout à l’Amérique (Balladur/Sarkozy). L’Europe doit devenir adulte, exister par elle-même. D’où un nécessaire débat avec nos partenaires européens.
- On doit avoir le courage de dire que l’Europe ne doit pas être l’ennemi de la Russie ; qu’elle doit aider ce pays à aller vers plus de démocratie ; qu’elle a des intérêts communs avec la Russie en matière énergétique et stratégique pour un monde multipolaire.
- On doit réorienter l’Europe vers des solidarités régionales et travailler avec les continents émergents : Chine, Inde, Brésil, Mexique, etc.
- On doit faire de l’Europe un acteur stratégique majeur en Méditerranée et faire du monde arabo-musulman un allié. Tout comme Israël et les palestiniens.
- Enfin, plus que tout, les peuples européens doivent réapprendre à s’occuper d’eux-mêmes : politique d’emploi et de croissance ; contrôle Banque Centrale Européenne ; politique environnementale non obscurantiste, etc., voilà les chantiers sur lesquels l’Europe est jugée et sera jugée.

La situation semble désespérée ? Mais Hölderlin ne disait-il pas : « là où il y a le plus grand désespoir, germent aussi les semences du plus grand espoir » ?

Introduction de Jacques Nikonoff, porte-parole du M’PEP, Université d'été du MRC, Belfort, 6 septembre 2008.


Les défis à relever. Les valeurs sur lesquelles reconstruire la gauche, par Jacques Nikonoff
Cher-es ami-es et cher-es camarades,

Je voudrais moi aussi vous remercier de votre invitation. C’est toujours un grand plaisir de venir débattre avec vous – ma dernière participation date de 2004 ici-même à Belfort -, et aussi une profonde source de stimulation. Pour donner suite à la sollicitation de Marie-Françoise Bechtel, présidente de cette table-ronde, je tenterais de répondre à la fin de la citation d’Emmanuel Kant qu’elle nous a faite : « Que dois-je faire ? ». Autrement dit : que doit faire la gauche ? En ce qui me concerne, je crois que les deux choses les plus essentielles à faire sont :
- Ré-identifier la gauche, pour reprendre le mot d’Anicet Le Pors, ou comment revenir aux sources de la gauche.
- Démystifier la « mondialisation ».

Ces deux actions s’entendent à l’échelle mondiale, car la gauche traverse une phase générale de dislocation qui concerne tous les pays, même si des expériences passionnantes sont en cours en Amérique latine. Expériences, d’ailleurs, à propos desquelles nous manquons cruellement d’informations, qui ne nous permettent pas de manifester convenablement notre solidarité internationale.

Quoiqu’il en soit, ré-identifier la gauche et démystifier la mondialisation nécessitent une vaste politisation ou repolitisation des citoyens, et la multiplication des initiatives d’éducation populaire.

I.- J’EN VIENS A MA PREMIERE IDEE : RE-IDENTIFIER LA GAUCHE

Il faut retrouver la fierté d’être de gauche ! Se décomplexer ! Pourquoi ne pas faire imprimer des tee-shirts sur lesquels serait inscrit : « Fier d’être de gauche ! » ? Pour parvenir à retrouver cette fierté, il est nécessaire de faire clairement la distinction entre la gauche et la droite. En effet, les politiques menées par des partis se réclamant de la gauche, dans de nombreux pays, ont été, à peu de choses près, les mêmes que des politiques de droite. C’est la confusion, au point que certains n’hésitent pas à affirmer que la distinction gauche/droite ne serait plus pertinente.

Comme le disait André Siegfried : « appartient à la coalition de droite tout ce qui s’appuie directement ou indirectement sur l’église et le château ». Voilà une définition claire et nette de la droite qui conserve toute sa pertinence.

La droite est née contre la Révolution, en opposition avec ce qui fonde la République.

La droite, c’est le parti des possédants, de l’aristocratie d’hier et de la bourgeoisie d’aujourd’hui.

La droite, c’est la propriété. C’est le privilège.

On disait naguère que la droite n’avait pas d’idées, qu’elle n’avait que des intérêts. C’était faux. La droite a des idées, longtemps sous-estimées par la gauche qui a fait preuve d’une grande suffisance intellectuelle.

La droite, c’est le culte de l’ordre établi, tenu pour intangible parce que « naturel ». C’est la méfiance maladive envers la volonté humaine de changer le cours des choses. Pour la droite classique, pendant longtemps, la société n’était pas comprise comme une production des hommes, mais comme l’œuvre de Dieu.

Le revirement de la direction du Parti socialiste en 1982-1983 a accéléré la confusion entre gauche et droite. La politique du PS, par la suite, n’a fait que l’entretenir.

Il est donc nécessaire de revenir aux sources de la gauche. Pourquoi, et sur quelles bases, la gauche s’est-elle créée dans la première moitié du XIXe siècle ? Si on cherche à aller à l’essentiel, on trouve trois raisons :
- La gauche se fonde sur l’exigence, d’abord morale, de l’égalité.
- La gauche constate que le capitalisme, par construction, ne permet pas d’atteindre l’égalité et qu’il faut donc le remplacer par un autre système.
- Cet autre système sera le socialisme, censé contribuer, par son principe même, à l’égalité.

A.- La gauche se fonde sur l’exigence, d’abord morale, de l’égalité

La lutte pour l’égalité est l’étoile polaire de la gauche, c’est l’idéal ultime de la gauche. Là se situe la différence fondamentale avec la droite.

Une « refondation » de la gauche doit donc partir de la question de l’égalité : l’égalité de classe, l’égalité de race, l’égalité de sexe.

Bien évidemment, l’égalité n’est pas l’égalitarisme. L’égalité est une perspective, un but, sachant qu’il existera toujours des inégalités.

L’égalité doit s’associer à la liberté. Cependant, la liberté est un statut individuel – on peut dire « je suis libre » - alors que l’égalité est une réalité sociale et collective – on ne peut pas dire « je suis égal », mais « je suis égal à… ». En revanche, un pays peut être libre, ou se libérer comme ce fut le cas au moment de la décolonisation sous l’influence des mouvements de « libération nationale ». Certes, le résultat de ces luttes a permis l’indépendance, c’est-à-dire la liberté de ces pays. Mais si la bourgeoisie nationale, accédant aux affaires, remplace le système de domination de la puissance coloniale par le sien, où est l’égalité ? Et qu’elle est la liberté réelle de la population ?

Après l’égalité et la liberté, la devise républicaine contient la fraternité. Encore une fois, celle-ci n’est possible que dans la République, à condition qu’existe l’égalité. Entre le seigneur et le cerf, aucune fraternité n’est possible car règne l’inégalité de classe.

Finalement, c’est l’exigence d’égalité qui a construit la République, sur laquelle celle-ci repose.

Droite et gauche sont des notions de portée universelle, comprises dans tous les pays du monde. Ces notions, plus que jamais, restent d’actualité.

B.- La gauche constate que le capitalisme, par construction, ne permet pas d’atteindre l’égalité et qu’il faut donc le remplacer par un autre système

La critique du capitalisme – l’anticapitalisme – est le deuxième élément constitutif de la gauche. Les pères fondateurs de la gauche se rendent compte que l’obstacle principal à l’égalité est la propriété privée, fondement du capitalisme, et que ce dernier repose sur l’exploitation de l’homme par l’homme.

Quand on observe ses méfaits d’aujourd’hui, il est nécessaire de reprendre une critique argumentée et actualisée du capitalisme contemporain, activité à laquelle a renoncé une grande partie de la gauche, alors qu’une autre partie transforme cette critique en empilement de slogans sans contenus.

Dans ce travail de critique, certaines évidences devront être rappelées, afin de sortir de la confusion actuelle entre marché, économie de marché et capitalisme :

- Le marché n’a pas toujours existé.
- Le marché existait bien avant le capitalisme.
- C’est l’Etat qui a créé le marché.
- Une économie de marché n’est pas nécessairement capitaliste.

La critique du capitalisme est-elle encore pertinente ? Si on définit le capitalisme selon les quatre critères qui suivent, jamais la critique du capitalisme n’a été aussi d’actualité :
- Exploitation de l’homme par l’homme.
- Propriété privée des grands moyens de production, d’échange et d’information.
- Extension indéfinie de la sphère marchande.
- Cycles qui provoquent des crises à répétition.

Si l’on prend ces quatre critères, chacun est aujourd’hui au cœur de la vie économique, politique et idéologique planétaire.

C.- Cet autre système sera le socialisme, censé contribuer, par son principe même, à l’égalité

Troisième élément constitutif de la gauche : la promotion du socialisme. Or, le Parti socialiste ne revendique plus le socialisme et le Parti communiste ne revendique plus le communisme. Ou lorsqu’ils en parlent, c’est de manière tellement abstraite, qu’on ne voit pas qu’elle est la société qu’ils prétendent décrire ni la manière d’y parvenir.

Le socialisme n’est donc plus à l’agenda de la gauche. Mais il faudrait qu’elle nous le dise clairement, franchement ! Et qu’elle nous dise pourquoi ! Et aussi qu’elle nous indique quelle est sa perspective historique !

Pourtant, le socialisme reste une perspective viable, d’actualité, ou plutôt UN socialisme, et un socialisme DU XXIe SIECLE. Il devrait tenir compte de deux siècles d’histoire du socialisme :
- Intégration de la question environnementale qui ne peut trouver de solution dans le capitalisme.
- Nouvel internationalisme : paix, développement, coopération.
- Propriété sociale des grands moyens de production, d’échange et d’information.
- Planification démocratique.
- Démocratisation des institutions et des organisations productives.
- Vaste système de droits opposables, en premier lieu à l’emploi.

II.- DEMYSTIFIER LA MONDIALISATION

Le deuxième grand défi que doit relever la gauche est celui d’une analyse correcte de ce qui est appelé la « mondialisation ». Hélas, beaucoup de formations politiques de gauche ont épousé les thèses à la mode, fabriquées par les boites à idées néolibérales, sur la mondialisation.

Trois actions semblent nécessaires :
- Montrer le caractère essentiellement politique de la mondialisation.
- Abandonner le libre-échange et promouvoir la Charte de La Havane.
- Faire bouger l’Europe ou sortir de l’Union européenne.

A.- Montrer le caractère essentiellement politique de la mondialisation

Je ne veux pas mésestimer les questions technologiques, qui jouent un rôle, mais la mondialisation, ou plutôt les politiques de mondialisation, correspondent à la stratégie des forces conservatrices pour réorganiser le travail à l’échelle planétaire. Cette politique de mondialisation vise à rediscipliner le salariat des pays industriels (principalement par le chômage), et à rediscipliner les pays pauvres (principalement par la dette).

Pourquoi cette offensive disciplinaire ?

Pour redresser les profits et la productivité qui avaient baissé dans les décennies 60 et 70 sous l’effet des luttes sociales et de l’émergence du Mouvement des pays non-alignés.

La stratégie de mondialisation vise également à mettre un terme définitif à l’anticapitalisme et à la recherche d’un socialisme démocratique qui constituaient l’ambiance de l’époque.

B.- Abandonner le libre-échange et promouvoir la Charte de La Havane

Ce n’est pas ici que je vais m’engager dans une démonstration concernant les ravages du libre-échange. Chacun les connait. Je voudrais plutôt souligner le vide total dans lequel se trouve la gauche sur cette question, dans toutes ses composantes. Les militants de gauche les plus audacieux évoquent – sans que jamais ou rarement le mot ne soit prononcé – le « protectionnisme ». Mais le libre-échange et le protectionnisme sont les deux faces de la même médaille. Ce sont des politiques libérales utilisées alternativement par les bourgeoisies nationales pour défendre leurs positions en fonction de la conjoncture. Le protectionnisme n’a aucune vertu émancipatrice, universaliste, internationaliste. Des mesures protectionnistes peuvent être prises, mais elles ne peuvent être que bornées dans le temps, elles ne peuvent faire système.

Cette situation est tout à fait paradoxale, car il existe la Charte de La Havane qui est un ensemble politique, idéologique et juridique extraordinaire. La gauche n’aurait même pas besoin de sortir de sa torpeur intellectuelle et de se mettre au travail : tout est déjà prêt, il suffit de lire. Mais cet effort semble encore insurmontable à certains, puisque la Charte de La Havane n’est jamais citée par les partis de gauche. Je ne parviens pas à m’expliquer les raisons de cette situation.

La Charte de La Havane est un accord international de 1948 signé entre 53 pays, dans la foulée des accords de Bretton Woods. Cette Charte devait fonder l’OIC : l’Organisation internationale du commerce. Mais le sénat américain a refusé de la ratifier, elle n’a donc jamais vu le jour.

Pourtant ses principes sont limpides, et je voudrais énoncer les principaux, en commençant par celui qui donne sa charpente à l’ensemble :
- Equilibre de la balance des paiements de chaque pays.
- Le commerce international doit servir le développement et l’emploi de chaque pays.
- La coopération économique remplace l’obsession de la concurrence.
- Contrôle des mouvements de capitaux.
- Les aides de l’Etat sont autorisées.
- Possibilités de restrictions quantitatives.
- Les produits de base ne sont pas considérés comme des marchandises banales.

La suite logique de la Charte de La Havane, c’est la sortie de la France et du plus grand nombre possible de pays de l’OMC, afin d’entrer dans l’OIC !

C.- Faire bouger l’Europe ou sortir de l’Union européenne

D’abord, observons ceci : la plus extrême confusion existe entre les notions d’Europe et d’Union européenne. C’est une grande victoire idéologique des néolibéraux que d’avoir réussi à créer une identité, dans l’esprit de beaucoup d’individus, entre la notion géographique d’Europe et la notion politique d’Union européenne. On comprend pourquoi ! C’est pour ligoter les peuples ! Car qui oserait penser qu’il soit possible de sortir de l’Europe ? C’est impensable !

Or, non seulement il est possible juridiquement de sortir de l’Union européenne, et non de l’Europe (il existe une clause de retrait dans le traité de Lisbonne, comme dans l’ancien traité constitutionnel), mais politiquement la question doit désormais se poser.

Certes, la France ne peut sortir de l’Europe, sauf si elle se trouvait placée, par un grand hasard, sur une plaque tectonique exactement dessinée selon les frontières nationales, qui la détacherait du continent européen pour la déporter vers le Pacifique. Le Mali, non plus, ne peut sortir de l’Afrique. Mais la France – comme tout autre pays faisant partie des Vingt-Sept – peut sortir de l’Union européenne. Et le Mali, si le désir lui en prenait, pourrait sortir de l’Union africaine.

Ce n’est pas ici, comme pour le libre-échange, que je vais argumenter sur le bilan accablant de l’Union européenne et sur la nocivité de la construction européenne qui n’est, en fait, que la construction du néolibéralisme à l’européenne.

Je voudrais simplement rappeler, pour tordre le coup à une idée reçue, que ce n’est pas grâce à l’Union européenne qu’il y a la paix en Europe (sauf dans les Balkans et dans le Caucase), mais que c’est grâce à la paix issue de la victoire sur le nazisme que nous avons – hélas – cette forme d’Union européenne.

Cependant, il existe un élément nouveau qui nécessite de revisiter nos analyses : c’est l’éviction désormais totale des peuples du processus de construction de l’Union européenne. C’est bien ce qui s’est passé avec le non-respect du vote des Français et des Néerlandais après les référendums de 2005, et c’est ce qui est en train de se passer après le « non » irlandais en 2008.

Comment demeurer dans ce système, si ce n’est en étant complice de ces manœuvres ?

Comment envisager de faire bouger le système de l’intérieur, alors que les forces propulsives de ce changement – les peuples – ont été éjectées ? Quels sont les dossiers où des avancées peuvent être constatées ? Même lorsqu’une majorité de pays-membres s’annonçait de gauche, les politiques de l’Union européenne étaient de droite ! En fait, l’Union européenne est un système de domination conçu pour empêcher des politiques de gauche.

Après le « non » irlandais, les orientations stratégiques à propos de l’Union européenne ont fleuri à gauche. Il y a eu la revendication d’un nouveau traité ; celle d’un processus constituant, donnant ou non un rôle au Parlement européen et/ou aux parlements nationaux ; les « coopérations renforcées ». Aucune de ces alternatives ne parait crédible.

Comment serait-il possible d’obtenir un nouveau traité dans le contexte idéologique, politique et électoral de l’Union européenne actuelle ? Ce nouveau traité se ferait-il avec les 27 actuels, ou chercherait-il à rassembler le plus grand nombre possible des 49 pays membres de l’Europe ? Croit-on que messieurs Berlusconi et Sarkozy vont abandonner le traité de Lisbonne alors qu’ils sont en train de gagner la partie, et promouvoir un nouveau traité ? Il faudrait une vaste mobilisation populaire en Europe, et pas seulement dans l’Union européenne, dont les forces propulsives n’existent pas.

C’est la même chose pour un processus constituant. Jamais il n’est dit pourquoi il faudrait une constitution à l’Union européenne. Et jamais il n’est dit quel serait le périmètre des pays concernés par cette constitution. Aucune force politique n’existe en Europe pour porter ce projet.

Restent les « coopérations renforcées » qui font l’objet du titre 4 du traité de Lisbonne.

Permettez-moi de vous lire l’article 280 A : « Les coopérations renforcées respectent les traités et le droit de l’Union. Elles ne peuvent porter atteinte ni au marché intérieur ni à la cohésion économique, sociale et territoriale. Elles ne peuvent constituer ni une entrave ni une discrimination aux échanges entre les Etats membres ni provoquer de distorsions de concurrence entre ceux-ci ».

Article 280 D : « L’autorisation de procéder à une coopération renforcée est accordée par le Conseil, sur proposition de la Commission et après approbation du Parlement européen ».

On le voit, les « coopérations renforcées » subissent un contrôle renforcé pour être autorisées ! Et c’est sans doute pourquoi il n’en existe pas !

Toutes ces alternatives – un nouveau traité, un processus constituant, des « coopérations renforcées » - restent dans le cadre de cette union européenne-là.

Ne faut-il pas envisager de changer ce cadre ?

De changer d’Europe ?

De sortir de cette Union européenne et de la zone euro pour reconstruire autre chose ?

D’où le plan en trois points que propose le M’PEP :

1.- Essayer, une dernière fois, de faire bouger l’Europe de l’intérieur, notamment dans le cadre de coopérations renforcées « sauvages », c’est-à-dire sortant du cadre prescrit, s’il se trouve des pays pour les oser.

2.- A défaut, soumettre par référendum, en France et dans les pays qui en auraient la force et la volonté, la question de la sortie de l’Union européenne.

3.- Reconstruire une autre configuration politique, sur d’autres bases avec les pays qui le souhaiteront.

J’en viens à ma conclusion

Pour faire avancer ces idées, un immense travail de politisation et de repolitisation de la population est nécessaire. Il faut mettre de la politique dans l’éducation populaire, et de l’éducation populaire dans la politique.

Une grande force politique à la gauche du Parti socialiste y contribuerait puissamment. Elle pourrait se constituer autour de cinq étapes :

1.- S’unir à la base.

2.- Agir par des campagnes communes.

3.- Elaborer un programme de gouvernement sur quelques points-clés.

4.- Créer une structure de coordination entre partis et mouvements de gauche.

5.- Préparer dès maintenant les prochaines échéances électorales, notamment les élections européennes de juin 2009.

Il existe un sujet sur lequel cette stratégie pourrait se déployer : la privatisation de la Poste. Si toute la gauche politique, syndicale et associative se mobilisait, un immense rapport de forces serait construit…

Trame de l'intervention de Louis Gautier, auteur de "Table rase - Y a-t-il encore des idées à gauche ?" (Flammarion, 2008), ancien conseiller du premier ministre, Université d'été du MRC, Belfort, 6 septembre 2008.


Les défis à relever. Les valeurs sur lesquelles reconstruire la gauche, par Louis Gautier
La crise de la gauche : la matrice d’Epinay est cassée, les divisions l’emportent.
Depuis 2002, tous les partis de gauche, des radicaux aux ultras, sont en crise. Depuis 2002, la gauche souffre d’une absence de leadership. Non seulement, la gauche ne parvient pas à sortir d’un multipartisme problématique mais la fracture apparue sur la question européenne a accru sa division sans déboucher sur aucune recomposition positive. Les radicaux ne subsistent qu’en raison d’accords électoraux avec le PS. Les verts ne sont jamais parvenus à s’inscrire comme une force vraiment mobilisatrice à gauche. Le PC est taraudé par un doute existentiel profond et son absence de plan pour l’avenir. La mouvance trotskiste cherche à se reconstituer derrière Besancenot, mais comme l’ensemble de la gauche radicale elle est « cornérisée » par des postures souvent sectaires et une culture purement contestataire..
Cependant, c’est l’état du parti socialiste parce qu’il constitue organiquement l’épine dorsale de la gauche qui demeure le plus préoccupant. A la veille de son congrès de 2008, le PS n’est toujours pas sorti des querelles de clans et de personnes qui affectent sa bonne marche. Il n’a pas entrepris le travail de rénovation programmatique indispensable, ni réformé son mode interne de fonctionnement. Il n’a pas su rétablir les conditions nécessaires à la confiance des autres formations de son camp ni restaurer son autorité dans l’opinion comme principale force d’opposition.
Une refondation idéologique et programmatique nécessaire à l’alternance
Le PS et la gauche ont besoin de procéder à une clarification idéologique du projet de société qu’il cherche à promouvoir. Le PS et la gauche doivent aussi renouveler leur approche sociologique de l’électorat qu’ils entendent défendre et représenter. Ils doivent en outre, pour les formations qui acceptent d’assumer la responsabilité de gouverner, proposer des réponses programmatiques en phase avec les attentes de cet électorat.
Une refondation à gauche est indispensable surtout après que la campagne de 2007 a exposé au grand jour, l’absence d’unité, l’inadéquation ou la banalité des propositions à gauche. La cacophonie règne dans le camp socialiste sur l’Europe. Faute d’un travail en profondeur sur leur corpus théorique, les socialistes croient s’adapter à la modernité, en empruntant à l’air du temps de nouvelles références au risque de dérapages qui ne sont pas seulement terminologiques. Leur message est brouillé. La droite a bien compris comment accroître une confusion des repères qui nous est fatale.
La gauche doit d’abord investir le combat des idées. Contrairement à Nicolas Sarkozy qui voudrait faire croire que tout se mélange et tout se vaut sur le plan idéologique et que seules comptent la performance, la réussite, la rentabilité emballées dans le papier verni des croyances, la gauche doit soutenir un projet politique fondé sur le contrat social et l’égalité. Elle doit aussi défendre avec plus de vigueur certains principes.


Le « leadership » idéologique de la gauche n’existe plus
Depuis 1905, la gauche a finalement rarement et souvent brièvement gouverné (Cartel des gauches, front populaire, expérience Mendès-France , gouvernement G Mollet, Union de la gauche sous les septennats de F Mitterrand, majorité plurielle de Jospin) mais la pensée de gauche dominait le débat d’idée. Le courant républicain et le courant socialiste ont irrigué et mis sous tension tous les grandes dialectiques politique du XXème siècle. La gauche d’antan n’avait pas souvent le pouvoir mais elle avait les idées. A présent elle ne gouverne plus et ne domine plus le débat d’idées.
La gauche constate, avec un peu de retard, qu’elle ne domine plus le débat d’idées en France. La dénonciation du goulag, le délabrement de l’idée communiste et l’effondrement de l’Union soviétique ont sérieusement entamé son crédit intellectuel, d’autant plus que la gauche française n’a pas produit elle-même l’analyse en profondeur de ces terribles échecs, le PS pas plus que le PC. En outre la gauche socialiste qui s’est revitalisée idéologiquement à partir de Mai 68 et de l’écologie a peu questionné idéologiquement ces mouvements.
Les droits de l’homme sont devenu le pilier de conversion d’une partie de l’intelligentsia de gauche dont nombre de représentants ont insensiblement migré à droite. Il n’y a pas de hasard au passage d’un intellectuel comme A Glucksman chez Sarkozy, comme il n’y a pas de hasard non plus à l’entrée de responsable politique comme B Kouchner dans son gouvernement. La compatibilité des hommes et de leurs idées existait forcément avant. De même le legs culturel de mai 68 ou l’apport des écologistes ont été trop peu soumis à une critique théorique de leurs fondements pour être des éléments de reformulation du clivage droite gauche. Ils ont été incorporés sans avoir été passés au crible. Ils sont de ce fait confusément autant des références pour la droite que pour la gauche. Finalement d’ailleurs, en matière de mœurs, S Veil fait plus pour l’émancipation des femmes que les gouvernements de F Mitterrand et Chirac ne fait pas moins que Jospin dans la sauvegarde de l’environnement. Le Grenelle de l’environnement montre comment la confusion et le brouillage peuvent être de ce fait porté loin.
Mais le discours idéologique traditionnel de la gauche centré sur l’interventionnisme de la puissance publique est resté dominant longtemps en France, alors que partout dans le monde occidental il est sur le déclin, en but à une offensive néolibérale radicale amorcée au début des années 80. Cette offensive idéologique, avant même la chute du mur de Berlin et la mondialisation, n’est pas une coïncidence : la décadence du modèle communiste derrière le rideau de fer rendait déjà moins utile l’embellissement de la vitrine sociale du monde Occidental.
D’une certaine manière, l’élection de Jacques Chirac sur le thème de la fracture sociale en 1995 et la cohabitation de 1997 a cependant continué à masquer la réalité à une gauche en perte de vitesse idéologique.


Le Sarkozisme ou la confusion des repères dans le cortex médiatique français
Durant la campagne électorale de 2007, il a été possible de mesurer la progression des points de vues et des valeurs de droite voire de la droite extrême comme références désormais dominantes et affichées du concert médiatique.

Nicolas Sarkozy a réussi à incarner la rupture par rapport à son prédécesseur à l’Elysée en assumant de façon plus décomplexée son identité de droite et des idées conservatrices en vogue depuis plusieurs années. Il a ainsi renouvelé par un plus grand contraste l’offre politique, ce qui a créé en sa faveur une dynamique incontestable. Briseur de tabous, il désacralise le modèle français. La gauche qui en était le grand prêtre est transformée en gardien d’un temple dévasté. Les questions qu’il choisit de mettre en avant : la sécurité, l’autorité, le mérite, l’identité nationale, les restrictions à l’immigration lui permettent de faire la jonction avec l’électorat du Front national. Au cours de sa campagne, Nicolas Sarkozy s’affranchi de beaucoup de scrupules idéologiques, jonglant avec les références et les symboles de gauche comme de droite. La gauche, tétanisée, a été incapable de riposter, sauf sur le mode de l’indignation sans portée : on nous vole nos grands hommes, on défigure nos monuments !
On attend d’elle un rétablissement intellectuel. A la fois une mobilisation pour contrer une pensée de droite envahissante et de l’imagination pour inventer de nouveaux concepts. Ce travail n’est possible que par un retour en amont vers ses sources d’inspiration, un examen critique de son héritage idéologique.

Le logiciel de la gauche victime du bug du marxisme
Le dépérissement des grandes idéologies et de la foi dans le progrès amène inéluctablement à reconsidérer les cadres doctrinaux du socialisme. Le marxisme ne peut plus être le principal viatique même s’il n’est pas privé de puissance d’inspiration. Il est d’autant plus essentiel que la gauche revisite ses fondamentaux et concilie entre elles ses diverses sources. De même, il convient de faire mieux converger les courants d’opinion qui irriguent la gauche. Sur de nombreuses questions, faute de débats suffisamment approfondis les positions ne sont pas rendues assez homogènes. La gauche a d’abord besoin de se réapproprier certaines idées et de ne pas laisser d’autres les dénaturer politiquement en en prenant possession. Elle doit reprendre pied dans la bataille idéologique, tout commence par là.
Avant même la chute du mur de Berlin, les idées étaient en avance sur le siècle. Comme souvent, le mouvement des idées avait précédé celui de la réalité politique et économique. La référence au communisme et aux vertus salvatrices de la révolution avait cessé d’être crédible vingt ans avant l’effondrement du « socialisme réel ».

Accédant au pouvoir, les socialistes ont contribué, en France, au « passage » en politique d’un discours porté jusque-là exclusivement par les intellectuels et débouchant sur la réhabilitation des droits de l’homme et de la démocratie. Cependant, comme elle ne s’était pas officiellement dépouillée de sa « vieille peau marxiste », la gauche française n’a pas su tirer pleinement avantage de cette situation. Elle n’a pas su valoriser son rôle dans la conversion définitive de la France au libéralisme politique entre 1981 et 1995. De même, alors qu’elle a su mettre en œuvre certaines grandes idées protestataires de mai 68, elle a été dépouillée de ce bénéfice, car on lui fait reproche d’avoir trop longtemps fermé les yeux sur l’infantilisme des idées politiques héritées de la révolte étudiante.

De manière générale, faute d’un travail idéologique suffisant, la pensée de la gauche s’est étiolée. Alors qu’elle n’avait pas peu contribué dans la seconde partie du siècle dernier à consolider « un discours interprétatif dominant » politiquement centré sur l’Etat et la défense du « modèle français », après 1990 elle perdait pied, incapable de faire face à la déferlante idéologique du libéralisme et d’un modèle anglo-saxon qui, avec la mondialisation, prétendent devenir la référence démocratique par excellence. Alors que la droite, en passant de Chirac à Sarkozy, accepte de se convertir sans état d’âme à ces références néolibérales et néoconservatrices et à liquider sans aucun scrupule l’héritage républicain, la gauche qui résiste fait figure d’attardée.
On attend de la gauche qu’elle contrecarre par des idées neuves une idéologie ambiante détestable. Mais on attend d’abord qu’elle ne s’en laisse pas compter.
La gauche n’a pas à rougir de sa contribution séculaire au débat des idées en France ; de façon générale, elle peut être fière d’avoir théoriquement et pratiquement contribué à l’affermissement de la démocratie française jusqu’au gouvernement de Lionel Jospin qui sur la parité, l’interdiction des cumuls, l’indépendance de la justice, la présomption d’innocence, le secret défense, a entrepris des réformes démocratiques qui n’ont pas été prolongées après lui.
La gauche peut assumer avec fierté le corpus d’idées politiques qui constituent son patrimoine. Dans ce patrimoine, il y a des idées sublimes, il y en a de terribles, des justes et des erronées. Mais si l’on s’attache non pas à la seule histoire des idées mais à l’inscription historique de ces idées dans les contextes et les situations où elles ont été réellement expérimentées dans notre pays, il n’y a plus des idées justes et des idées erronées. Il y a des faits et ce que ces idées ont pu produire.

Des virus et des spams intoxiquent notre logiciel
Par manque d’imagination ou paresse intellectuelle, la gauche pour se reconstituer un peu intellectuellement, fait feu de tout bois. Elle a glané ici et là des idées novatrices, notamment chez quelques grands penseurs originaux : F. Hayek, C. Schmitt, J. Rawls, R. Aron, Jonas… Un peu naïvement, elle pensait que l’hétérodoxie de leurs idées, par rapport à celles traditionnellement répandues chez les conservateurs, la prémunissait contre le risque de droitisation auquel pouvaient conduire de tels emprunts. C’était sans compter sur le fait qu’une idée, un concept est rarement un isolat. Une pensée s’inscrit nécessairement sur une toile de fond idéologique. Aussi des notions telles que la discrimination positive, le principe de précaution, le communautarisme quand elles ont été incorporées à une doctrine républicaine et socialiste, par ailleurs excessivement figée, l’ont entièrement détraquée. Ici l’équité triomphe contre l’égalité. La croyance au progrès est supplantée par un misonéisme douteux et un catastrophisme absurde. La laïcité pâtit d’un relativisme de plus en plus marqué. L’athéisme n’est plus un signe de ralliement.

Le logiciel de la gauche menacé par un bug massif du fait de la péremption du marxiste est contaminé par des virus conservateurs et les spams hypnotiques d’un prêt-à-penser à la mode.

Les portes d’entrée de ces chevaux de Troie sont connues : l’écologie, qui a recyclé des idées et des théoriciens autrefois classés à l’extrême droite ; l’alter-mondialisme qui reste influencé par un vieux fond anarchiste ; le social- libéralisme qui fait son lit dans le libéralisme ; la gauche chrétienne qui cherche à réintroduire partout des valeurs transcendentales. La gauche doit laisser ouvertes, largement ouvertes, ses portes avec le monde des idées. Elle doit être réceptive aux idées nouvelles. Mais elle doit aussi doter son ordinateur de pare-feux.
Faute d’un travail en profondeur sur leur corpus idéologique, les partis de gauche et les socialistes en particulier, croient s’adapter à la modernité, en empruntant à l’air du temps de nouvelles références au risque d’un salmigondis idéologiques et de dérives qui ne sont pas seulement terminologiques.


La gauche respecte croyances et traditions mais pour elle la société politique ne peut se construire qu’en raison
Il convient pour la gauche de prendre définitivement acte de l’exténuation des « grands récits » liée à la péremption du marxisme et des grands discours téléologiques de l’histoire. Mais il lui faut opposer un démenti à ceux qui, restaurent en politique les notions de croyance et de tradition, en dénigrant le principe fondamental pour la gauche selon lequel la société politique est instituée sur la raison, que tout ce qui ne peut pas être rationnellement débattu ne rentre pas dans le champ de la sphère public et du débat démocratique. Il convient aussi de résister à l’affirmation selon laquelle le primat de la raison aurait brimé la liberté en commençant par limiter la liberté de conscience. On prétend à tort que les Lumières auraient donné à la raison la primauté contre la liberté alors que, tout au contraire, la philosophie politique des Lumières est caractérisée par son impossibilité théorique à arbitrer entre le préalable de la rationalité et le principe premier de la liberté.
La gauche a donc besoin de retrouver ses marques philosophiques et de la vigueur face à une pensée réactionnaire qui, à partir d’une lecture erronée, caricaturée de la Révolution et de la pensée socialiste, instruit aujourd’hui un triple procès contre la raison, contre la modernité, contre l’universalisme et la sécularisation, une pensée qui prétend sans vraisemblance que dès leurs prémices, les Temps Modernes puis les Lumières contenaient déjà en germe le totalitarisme ; que la Révolution française conduisait au Goulag.
La critique puis l’abandon des perspectives finalistes de l’histoire, après Auschwitz et Hiroshima, aboutissent, en effet à la réintégration préoccupante en politique de valeurs transcendantes au nom des dieux ou d’une humanité érigée en concept métaphysique, à une dénonciation radicale du constructivisme politique. Le rationalisme politique au XIXème siècle et au XXème siècle aurait conduit à des abominations dans l’histoire. Livrée à elle-même, la raison deviendrait folle. On connaît la parabole, son retentissement est immense : à Auschwitz et à Kolyma, la mort de Dieu précéda la mort de l’homme. La réintroduction du divin serait la seule façon de redonner du sens à nos sociétés. Sarkozy dans son discours du Latran ne soutient pas autre chose.
Quelles que soient les formes prises, la sécularisation a été pensée comme un processus institutionnel et juridique visant à dénouer le nœud théologico-politique autrefois au cœur de la définition du pouvoir. Elle conduit à bien identifier l’Etat comme une instance neutre par rapport au facteur religieux. Dans le concept français de sécularisation, la laïcité entend même neutraliser le facteur religieux dans l’espace public. Or c’est toute une autre lecture qui s’est progressivement imposée depuis une vingtaine d’années en France et parfois dans les rangs de la gauche, en particulier de la gauche chrétienne, à la suite de l’exploitation des travaux de Léo Strauss, Carl Schmitt et Karl Löwith.

On peut résumer cette théorie à partir de deux citations fameuses : « tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l’Etat sont des concepts théologiques sécularisés » (Carl Schmitt) ; « toute la philosophie de l’histoire devient totalement dépendante de la théologie, c'est-à-dire de l’interprétation de l’histoire comme histoire du salut » (Karl Löwith).
Galvaudées, ces thèses seront le cheval de Troie pour les anti-laïcs. Par leur ethno-centrisme, elles sont finalement préjudiciables à laïcité et à plus généralement à la cause de la modernité comme vecteur de la démocratie ici et dans le monde, car elle associe la démocratie à un héritage civilisationnel, un legs du passé judéo-chrétien de l’Occident. Dans le théorème de la sécularisation proposé par Schmitt et Löwith, on passe en effet d’une conception de la sécularisation caractérisée par la rétractation du facteur religieux à un processus qui organise son transfert et indirectement le relégitimise. On assiste ainsi en ce début du XXIème siècle à la fabrication d’une nouvelle réalité dans laquelle la décadence relative des principes de la Modernité s’accompagne d’un réencadrement social, manifeste ou subreptice, par la religion.
Il n’y a pas de hasard dans la justification de la guerre en Irak par Bush et Blair au nom de la démocratie associée aux valeurs la civilisation.


Associée au projet de transformation de la société, la gauche doit réinterroger ses conceptions de l’histoire et du sens de l’action dans l’histoire.
Face à la montée du facteur religieux dans notre société et aux tentatives de plus en plus fortes de réintroduire le fait religieux comme une donnée de la politique, la gauche doit opposer une vision profane. Mais elle ne peut plus s’appuyer comme jadis sur une confiance sans limite dans la vertu du progrès et dans l’espoir que le perfectionnement de l’humanité se résume à la promesse de luttes émancipatrices. Trop d’expériences malheureuses et violentes sont venues tempérer ces croyances. Dans un univers de faible espérance, la gauche doit réinterroger le sens qu’elle place dans l’action politique et quel rôle elle assigne à la rationalité politique.
Sans le secours des religions ni le soutien des philosophies finalistes, sans progrès ni providence, l’idée de continuité de l’histoire humaine ainsi que l’expérience du mal et de la souffrance dans l’histoire forment à présent la maigre trame à laquelle un esprit européen peut se raccrocher pour tenter de légitimer le sens de toute action.
Le fait que nous n’envisagions plus l’histoire sous l’angle du sens ultime mais de la continuité ne la prive pas pour autant de toute signification dans le rapprochement des événements présents avec ceux du passé et dans l’attente placée dans les événements futurs par rapport à ceux déjà réalisés. Dans la projection courte de la vie humaine et à partir des références du présent, demeure donc un optimisme de l’action réalisée. La déception en effet n’existe que là où il y a attente. Comme les attentes sont faibles les déceptions devraient aussi être réduites. Or c’est tout l’inverse qui se produit.
Dès lors qu’il n’y a plus de lendemains qui chantent, comment envisager positivement le futur ? On est confronté à un paradoxe : l’horizon politique, de façon générale, s’est réduit dans nos sociétés mais, au nom de la préservation de l’avenir pour les générations futures, l’action politique est sommée de tout prévenir et tout prévoir.
Le rétrécissement de notre horizon des possibles devrait améliorer notre sentiment de satisfaction sauf que nous vivons aussi dans l’angoisse d’un futur hypothéqué par les traites que nous tirons sur l'avenir.
Alors que le sens de l’action dans l’histoire a tendance à s’amenuiser, à la fois comme téléologie de l’action politique et incarnation par l’action politique d’une téléologie de l’histoire, paradoxalement le pouvoir politique voit son action de plus en plus confrontée à l’absolutisme du lointain. Les actes politiques sont surexposés à la critique de leurs effets supposés dans l’avenir. Le politique est absorbé par une réflexion -souvent sans suite concrète- sur des décisions déjà prises ou sur lesquelles il a peu de prise : la gestion des déchets nucléaires, les expérimentations génétiques, le réchauffement climatique…
Paradoxalement, plus ce diktat se généralise, plus la politique s’enferme et périclite dans la gestion de l’événementiel. Plus le relativisme historique pousse à limiter la portée des décisions au bénéfice d’une seule génération, plus leurs conséquences sont mesurées à l’aune des générations futures. La politique est à la fois « anéantie » par l’impératif de la précaution qui s’impose désormais à tous et est tétanisée devant la menace de la catastrophe. Les préceptes académiques de l’éthique et de la politique selon lesquels les actes sont plus importants que les omissions, les effets proches plus importants que ceux qui sont distants ne sont plus prévalents. Ces catégories distinctives de l’action sont contestées comme inadaptées au monde actuel et à l’ampleur des catastrophes que le pouvoir des hommes est désormais capable de provoquer.
La gauche ne doit pas se laisser dominer par un état d’esprit qui annihile la politique. Une chose est de répudier la vieille croyance prométhéenne dans le progrès, une autre chose est de s’abandonner à une conception « désolante » de l’histoire. Il faut s’opposer à la vision de penseurs contemporains comme Hans Jonas, Günter Anders, René Girard, Jean Pierre Dupuy ou Peter Sloterdijk qui, quoique appartenant à des traditions philosophiques différentes au départ, présentent une conception de l’histoire du monde finalement dominée par la transcendance (« Le destin nous dévisage depuis l’avenir » écrit Jonas). Ces conceptions substituent aux utopies du XIXème et début du XXème siècle récusées pour leurs excès une anti-utopie pour le XXIème siècle réglée sur le schéma de la peur.
Notre siècle se retrouve trois fois endetté : par rapport au présent pour son injustice, par rapport au passé en raison de la culpabilité qui le mine, vis-à-vis de l’avenir à cause des responsabilités à l’égard des générations futures. Avec une telle surcharge morale, difficile de commencer à vivre (Ne revenons pas ici, tant elle est insoutenable sur l’idée inepte qu’a eue Nicolas Sarkozy de confier à chaque élève de CM2 l’identité fantôme d’un enfant martyr de la déportation).
Aux principes de la prévoyance et de la prévention, la précaution engage un nouveau rapport au dommage du temps. C’est la définition de ce principe qui pose problème car ce principe n’est pas donné comme seulement contingent (« agir avec précaution pour réaliser correctement le futur »), il est de plus en plus établi comme un impératif de la morale qui comporte de « l’irréparable, de l’irrémédiable, de l’incompensable, de l’impardonnable, de l’imprescriptible », Le principe de précaution ressemble alors à un interdit. A s’y méprendre on dirait un avatar du péché de la Bible et des Evangiles.


La gauche a besoin de reconsidérer la question de la décision et de la responsabilité politiques
Personne n’était tenu autrefois responsable pour les effets ultérieurs non voulus d’un acte bien intentionné, bien réfléchi et bien exécuté, « le bras court du pouvoir humain n’exigeait pas le bras long du savoir prédictif ». Si l’action politique appelle l'élucidation des attentes et la mesure des incertitudes, elle requiert aussi une morale de l’action qui ne soit pas une castration perpétuelle du présent au nom de la préservation du futur. Il y a donc lieu de rétablir un peu du bon sens de la morale commune dans la politique.
A cet égard, l’inflation des conditions qui entourent dans les temps ordinaires la prise de risque est sans doute contreproductive mais c’est une garantie de bien faire. L’excès de précautions devient en revanche redoutablement contre performant dans les situations de crise. Les préceptes que la morale commune applique à l’action sont peut-être, à notre époque, inadaptés aux décisions politiques du long cours. On ne peut cependant pas s’en passer comme référence pour des actions impératives commandées par l’urgence ou la survie (la guerre, certaines menaces sur l’environnement, la pandémie du SIDA, les effets de la canicule….).
Dès lors que la décision politique n’est plus orientée par des certitudes idéologiques fortes le risque n’est-il alors pas de se laisser enfermer dans un dilemme impossible : il faudrait à tout prix éviter l’arbitraire d’interventions dont on ne maîtrise pas les effets sur le long terme (les manipulations génétiques, le danger nucléaire) et en même temps échapper à la logique des petits arbitrages d’une gouvernance du quotidien forcément conservatrice du statu quo.
La droite peut s’accommoder de la situation dans la mesure où elle renvoie au marché le soin de trancher désormais la plupart des difficultés. Le domaine de la décision politique se réduit pour elle à peau de chagrin. De plus la droite entend régler l'exercice du pouvoir sur la pratique de la gouvernance d’entreprise qui réduit la décision à la conciliation d’interactions multiples et à l’optimisation des choix dans un univers de contraintes qu’elle n’a pas forcément pour ambition réduire et qu’elle ne prétend en tout cas pas nécessairement pouvoir réduire.
La gauche peut dénoncer le subterfuge mais pour être crédible elle doit aussi réhabiliter dans sa culture le sens de la décision politique. Celui d’un choix après la délibération. Mais pour cela elle doit admettre que la délibération n’emporte pas toute la cause de la décision. Elle doit admettre qu’il subsistera toujours dans la décision une part discrétionnaire, irréductible. Que c’est le risque et la difficulté de gouverner et que l’on ne peut pas développer une culture de gouvernement sans accepter ce risque mais bien sûr aussi sa sanction au nom de la responsabilité. Le débat, la consultation, la participation sont indispensables ; la prévention, la prévoyance, la précaution sont également nécessaires mais ce sont aussi des sables mouvants pour la volonté politique. La gauche, à une époque caractérisée par les limitations du sens de l’action politique doit être en mesure de densifier le sens de la décision politique.
C’est peut être précisément ce qui pose le plus de problème à la gauche car cette dimension a été peu théorisée.
On rabat généralement la question de la décision sur l’examen des critères des conditions, ou des modalités, mais on fuit le cœur même du sujet.
Or la gauche a trop souvent tendance à considérer que là où il y a des normes, là où il y a des procédures, là où il y a de la délibération, le choix ne ferait plus problème. Alors qu’il faut admettre qu’un choix sans normes, sans procédures et sans débat pose problème, mais que ces conditions réunies ne permettent pas à elles seules de régler l’aspect problématique de la décision politique, à fortiori quand elle ne peut provenir de la déclinaison de certitudes idéologiques.
Un responsable de gauche doit chercher aujourd’hui à situer son engagement politique à partir de trois critères de sens : la préoccupation de la continuité historique de la communauté humaine, l’élucidation et l’effectuation des attentes de la société, l'acceptation de la responsabilité et des risques du choix politique.


Plus concrètement il lui faut réexaminer la pertinence des principes politiques issues de la Modernité : la sécularisation, souveraineté, l’Etat, la Nation face à la nouvelle grammaire de la mondialisation.
Autrefois la culture internationaliste de la gauche l’amenait à envisager le destin de l’humanité comme une désaliénation progressive de l’homme qui devait recouvrer ses « forces génériques » entravées par l’exploitation dont il était victime en société capitaliste.
Or, la mondialisation est un internationalisme réussi mais par la globalisation capitalistique et non par la libération des forces du travail. Le dépassement de la nation qui, pour la gauche socialiste, était un but ultime et la condition de l’unification de la communauté humaine est en voie de réalisation mais au profit d’entités transnationales qui garantissent encore moins que les vieilles nations les principes de solidarité qui, du fait de la tradition ou par les conquêtes politiques, trouvaient en leur sein le moyen de s’incarner. La décadence du modèle de l’Etat-nation ouvre des perspectives à nos sociétés que la mondialisation spontanément ne peut pas résoudre.
La libéralisation des échanges économiques n’accouche pas d’un monde plus pacifique, plus stable, plus équitablement prospère mais suscite des rivalités attisées par la pénurie des ressources naturelles. Le système international est traversé par de nouvelles formes de violences qu’il a du mal à juguler. Tel qu’il est organisé, il est incapable de faire face à la problématique environnementale qui met pourtant en jeu l’avenir de la planète. La paix et les conceptions pacifistes de la gauche ne peuvent dans ce contexte qu’être mises à mal.
L’Etat-nation, concurrencé par de nouvelles constructions et de nouveaux acteurs sur la scène internationale se voit dépossédé de son autorité et pourtant la mondialisation est incapable de lui substituer d’autres cadres d’expression de la volonté démocratique. Il reste donc bloqué dans un entre-deux périlleux qui génère de façon contradictoire des régressions nationalistes et des aspirations supranationales.
Si la nation est une concrétion historique pour l’heure insurmontable, comment concilier sa permanence comme substrat politique et sociétal avec l’insertion de plus en plus évidente des individus dans un système d’échanges planétaires ? Comment réaménager l’identité nationale pour tenir compte d’une hétérogénéité culturelle de plus en plus grande de la population française ? Ne convient-il pas de revoir certains fondamentaux de notre pacte républicain pourtant tenus jusqu’ici pour intangibles ?
L’Europe, qui pour la gauche offrait à la nation française un horizon de sublimation et une garantie de protection dans un ensemble politique plus vaste, est en crise. Il faudrait apporter des remèdes à cette situation que la gauche française, par ses foucades et ses atermoiements, contribue à faire empirer. Peut-on prétendre sans une Europe politiquement plus forte et davantage intégrée sauver seul le modèle social européen ?
L’échec de l’expérience du communisme dans un seul pays semble en effet avoir aussi entraîné dans sa chute l’Etat providence développé par les démocraties occidentales comme un contre modèle social et économique plus efficace et plus juste que celui mis en œuvre derrière le rideau de fer. Partout en Europe on constate un effritement des protections sociales. L’économie de marché sans contrôle ni régulation sape un édifice social construit à grand peine. Un capitalisme brutal asservi à des normes de profit immédiat réorganise en permanence les marchés du travail sans considération pour les préjudices sociaux causés localement. Il détruit, parfois sans rationalité par rapport à des stratégies industrielles de long terme, des investissements productifs qui mobilisent nationalement les ressources de l’épargne et les fonds publics.
Face à ces bouleversements internationaux, face à ces désordres économiques, face aux nouvelles demandes d’assurance et de protection de la population, notre démocratie est sommée de réagir. Une réimplication de l’Etat est souhaitée mais ses interventions dans le domaine social, en matière d’éducation et de sécurité ont besoin d’être adaptées. La gauche ne peut plus se contenter de défendre des mécanismes de l’action publique et une organisation institutionnelle en partie obsolète. Elle doit donc encourager une réforme profonde de l’Etat. De même, elle doit répondre aux attentes de perfectionnement de notre système démocratique. Il faut contrebalancer les effets de domination des pouvoirs économiques sans partage. Il importe de moderniser la Vème république en cours de présidentialisation accélérée avec la mise en place de véritables contre pouvoirs face à un Exécutif qui s’emballe.
Enfin, la gauche dans les prochaines années va devoir mener un rude combat mais ce combat est aussi le plus emblématique, le plus légitime, le plus stratégique pour elle, celui de l’égalité de notre société. Deux projets de société vont inéluctablement s’affronter dans les années à venir en raison des tensions démographiques et économiques auquel est d’ores et déjà exposé notre pays. La droite, pour régler ces tensions, propose une vision du contrat social revu à la baisse. L’équité et la discrimination positive sont les nouveaux poncifs d’une politique qui pousse à la désagrégation de la « démocratie providentielle ». Par ces moyens, la droite entend seulement corriger les plus criantes injustices dans un souci minimal de paix sociale. La gauche ne doit pas se méprendre sur les marges de manœuvre qui sont réduites mais elle doit lutter pour maintenir une exigence de solidarité pour tous et l’objectif d’une société plus égale. La gageure est de taille.
La Modernité, la mondialisation, la nation, l’Etat, la démocratie, l’égalité, sur toutes ces grandes problématiques, on attend que la gauche desserre par des propositions adaptées les nœuds de contradiction qui sont apparus récemment.


On attend que la gauche reparte d’un pied vaillant
Parce qu’elle n’a pas procédé à certaines clarifications essentielles, la gauche donne le sentiment de boiter, d’avoir l’esprit boiteux. « D’où vient qu’un boiteux ne nous irrite pas et un esprit boiteux nous irrite ? A cause qu’un boiteux reconnaît que nous allons droit et qu’un esprit boiteux dit que c’est nous qui boitons. Sans cela nous en aurions pitié et non colère ». Comme le note Pascal, ce qui est exaspérant c’est que la gauche continue à nier ou à feindre de nier certaines évidences.
Depuis la fin des années soixante dix, la culture révolutionnaire n’existe plus au PS ni au PC. L’extrême gauche, si elle en manie toujours les symboles et les thèmes, ne porte plus de véritables espérances révolutionnaires. Le programme de Besancenot ressemble plus au programme de gouvernement de l’Union de la gauche des années soixante dix mâtiné de contestations alternatives que du programme de transition de Léon Trotski. Cependant la gauche a tendance à se faire plaisir en s’abandonnant au discours de la contestation, à couver d’un œil indulgent les revendications de radicalité, sans jamais priser dans sa culture politique les compétences liées à l’exercice du pouvoir. Le PS, les Verts, le PC restent ainsi dans un entre deux, à mi chemin entre discours réformiste et discours de résistance. Le fait de ne pas assumer « culturellement » le choix de la réforme qu’ils acceptent pourtant politiquement, les amène à ne pas s’engager sur des voies qui leur paraissent trop escarpées. Ils craignent de se voir politiquement et techniquement exposés. Les socialistes ont ainsi préféré ne pas s’aventurer trop loin, notamment après 2002, sur certaines problématiques correspondant pourtant aux préoccupations des Français : l’âge de la retraite, le financement de la santé, l’adaptation des outils contractuels pour rapprocher offre et demande de travail, le traitement de la délinquance. De la sorte, les socialistes ne font preuve ni de beaucoup de pédagogie ni de beaucoup de courage.
Alors que la droite place sous tension notre communauté nationale par ses prises de positions communautaristes et sécuritaires, alors qu’elle entreprend de détricoter le tissu des solidarités, par ses mesures fiscales ou la mise en place de franchises et de déplafonnement sur les soins, la gauche doit proposer une vision plus équilibrée et sereine de notre société. Mais pour cela, la gauche doit faire évoluer ses conceptions sur la nation et le contenu d’un pacte républicain fortement daté. Il faut écrire un nouveau pacte de citoyenneté plus ouvert à la diversité de notre société, un pacte plus réciproque mais aussi plus ferme sur les engagements synallagmatiques du contrat social. Les individus doivent être sensibilisés aux avantages qu’ils reçoivent de la société et à l’obligation de respecter le principe de solidarité. Faute de mieux dans la phase actuelle de la mondialisation, la nation, l’Etat nation, reste encore le seul cadre pertinent à l’incarnation de la démocratie et à l’expression des solidarités.
L’Etat, moins absolu qu’hier, a cependant encore de nombreux combats à livrer en ce début de XXIème siècle. Il doit non seulement entreprendre de remodeler de façon plus équitable et pacifique un monde globalisé sans boussole mais les citoyens attendent toujours de lui protections et garanties. Il apparaît évidemment nécessaire de réengager l’Etat là où nos sociétés sont aujourd’hui les plus fragiles ou les plus angoissées. En matière de sécurité, la gauche doit renforcer sa crédibilité. Il lui faut accepter, pas en surface mais profondément, en responsabilité, que le traitement de la délinquance et la maîtrise des violences internationales appellent des réponses robustes et des moyens adaptés. Sans cette entrée en matière, elle ne parviendra pas à conjurer les fantasmes sécuritaires ni à contrer les dérives inquiétantes qu’ils provoquent dans de notre société. Il faut pouvoir rassurer donc faire preuve d’efficacité. Face aux injonctions et aux appétits d’un capitalisme sans frontière ni entrave, l’Etat doit aussi rétablir des gardes fous et des limites, empêcher une marchandisation absolue des rapports en société, protéger les biens communs, refuser de laisser dégrader ou piller nos services publics. Pour cela, il faut pouvoir compter sur un Etat modernisé. Or, la gauche reste plus attachée aux instruments qu’aux objectifs. Toute remise en cause, l’autonomie des universités, la suppression du département, la décentralisation complète de la gestion hospitalière, suscitent émois et anathèmes. Il faut au contraire engager une ample réforme administrative de l’Etat et envisager de décentraliser de nombreuses compétences supplémentaires. Il faut enfin sortir de l’imbrication déraisonnable et déresponsabilisante des divers échelons d’administration territoriale. Une réforme des Institutions est nécessaire au niveau local mais aussi au niveau national.
Pour la gauche la question de l’égalité est historiquement centrale, elle doit rester au cœur de son projet d’autant que tout montre, hélas, que les disparités, la pauvreté, les inégalités s’accroissent dans notre société. La droite agite sa politique d’équité, de quotas et de discrimination positive comme un chiffon rouge pour détourner l’attention des inégalités économiques et sociales qui se creusent dans notre pays. Mais sa politique engage aussi un autre modèle de société non plus fondé sur la solidarité de tous mais sur des minima accordés à certains : les plus pauvres, les exclus, les moins biens intégrés. La gauche doit se préparer à un combat frontal sur ce sujet, encore faut-il qu’elle se ressaisisse.
Encore faut-il aussi que le bateau socialiste ne sombre pas corps et biens au prochain congrès dans les disputes ou la facilité, que la gauche soit en mesure de mettre en oeuvre une stratégie de reconquête du pouvoir, qu’elle recompose l’offre politique dans notre pays, qu’elle soutienne une promesse de changement démocratique. Les Français attendent de la gauche qu’elle reconnaisse ses erreurs, qu’elle corrige ses pratiques, qu’elle retrouve son rôle d’avant-garde, qu’elle décrypte intelligiblement le monde et surtout qu’elle engage le combat.
Les Français attendent la gauche.

Introduction par Marie-Françoise Bechtel, secrétaire national, Université d'été du MRC, Belfort, 6 septembre 2008.


Jacques Nikonoff et Marie-Françoise Bechtel
Jacques Nikonoff et Marie-Françoise Bechtel
Ce que nous avons entendu ce matin peut laisser le sentiment qu’il y aurait à choisir entre une approche crépusculaire, fondée sur l’ampleur de la crise et du désarroi des forces de gauche bien décrits par A le Pors et une approche lénifiante ( qui n’était pas celle de Patrick Quinqueton) qui minimiserait au contraire les problèmes. Mais l’on peut penser aussi que le pari n’est pas perdu d’avance de marier radicalité et principe de réalité –je ne dis pas réalisme, posture qui ouvre la porte à toutes les démissions.

Pour faire une transition utile entre la première table ronde qui a traité de l’état des idées et des forces et la troisième, qui essaiera d’envisager les remèdes et les perspectives, tentons de partir d’un postulat qui pourrait être commun à tous . Nous pourrions sans doute être d’accord sur un point : c’est qu’il faut maintenant sortir de ce que Jean-Luc Laurent a appelé justement notre servitude intellectuelle. Enjeu redoutable si l’on se remémore cette phrase de Spinoza : « comment se fait-il que les hommes combattent pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut » ?

Alors les défis, les valeurs ?

Sur les défis : plus que d’avoir un projet, la gauche a besoin de le vouloir. Encore cela ne suffit-il pas : il lui faut s’appuyer sur des forces ou sur un mouvement, un élan, qui porte ce projet. L’obstacle est considérable , non pas seulement parce que les forces et organisations sont dans un état qui s’est beaucoup délabré, comme l’a bien montré Patrick Quinqueton ce matin, mais parce qu’il faut regarder les choses en face : la majorité du parti dominant de la gauche a bien un projet, c’est le projet que nous avons qualifié de social-libéral ; c’est le blairisme français mais qui ne dit pas son nom, qui ne peut pas le dire, tout simplement parce que nous sommes dans un pays où l’on ne s’affiche pas libéral du moins à gauche. Contrer ce projet , faire en sorte qu’il ne soit plus porté comme aujourd’hui par une majorité voilà un défi premier. Mais ne nous berçons pas d’illusion : la tâche est considérable.

Sur les valeurs : l’enjeu est-il nécessairement leur rénovation ? S’agit-il d’en « trouver » ou d’en retrouver ? Est-ce parce qu’il y aurait une décomposition de la société tout entière que les idéaux mêmes sur lesquels se fonde l’horizon du progrès doivent être entièrement revus ? On peut s’interroger sur la portée réelle d’une rénovation des valeurs de la gauche. N’y-a-t-il pas plutôt lieu, en de nombreux domaines, à retrouver des valeurs perdues qui gardent toute leur pertinence ? J’en prendrai deux exemples :

L’émancipation, elle-même liée à la promotion sociale. Dans une société hantée par la mobilité descendante comme disent les sociologues, ces mots ont disparu du vocabulaire des partis et mouvements progressistes . Or ils ont une charge considérable parce qu’ils sont en lien étroit avec les Lumières, notre héritage. Ne faut-il pas revenir vers un vocabulaire qui ouvre l’avenir de l’individu au lieu de la concevoir comme fermé ? Acte de foi, peut-être, mais qui aurait au moins le mérite de refuser la résignation qui est à l’action ce que la « servitude intellectuelle » est à la pensée.

L’indépendance nationale : là aussi le mot est oublié. Nous ne sommes certes plus dans la situation mondiale qui a vu fleurir le non alignement. Mais qui sait si, le multilatéralisme aidant, cette voie ne retrouvera pas une pertinence ? Cette voie ou une autre également fondée sur la juste revendication par les nations de la maîtrise de leur destin. Là encore, ce n’est pas le concept qui a perdu sa pertinence, c’est la domination impériale et surtout l’acceptation de cette domination dans ce qui est –ou devrait être- le camp du progrès qui a contribué à son effacement. Encore est-ce le peuple lui-même (et pas seulement le peuple français, qui, sur la question européenne nous remet sur le bon chemin. Signe encourageant, ou qui devrait l’être pour ceux qui ne veulent pas s’aveugler.

J’en finirai avec cette simple introduction en relevant que la crise de la mondialisation financière est une occasion historique aussi bien de combler le déficit de pensée qui affecte cruellement la gauche que de favoriser un changement de posture. Même sans avoir approfondi l’analyse de cette crise, il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu’elle bouleverse la donne. A quel terme ? Nous l’ignorons, certes. Mais ce que l’on peut espérer est qu’elle permettra de rebattre les cartes au sein d’ une gauche qui aura retrouvé le chemin de l’analyse et de la connaissance du réel et aussi le chemin de la volonté.

Ce sont là au fond les trois questions que posait Emmanuel Kant et qui sont aussi pertinentes pour l’action politique que pour la philosophie : que puis-je savoir ? Que m’est-il permis d’espérer ? Que dois-je faire ?

Je me tourne vers nos intervenants pour aborder les réponses.
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